‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 40 sur 53 · LE LOGOS · texte numérisé non relu

LE LOGOS

hommes « vivent comme s'ils avaient une intelligence propre », et c’est pourquoi ils ne trouvent pas la raison, bien qu’elle soit chose commune à tous 2). Or la « sagesse consiste en une seule chose: connaître la pensée qui dirige toutes choses à travers toutes choses » 2). Ainsi nous apparaît le contenu du Logos: c’est la loi du monde, comprise du reste sur le modèle de la loi des cités #), Il y a donc au principe de tout une pensée. Elle n’est pas, comme dans Parménide, le tout de ce qi existe; mais elle est le principe fondamental donnant au reste force et direction. C’est presque déjà, mais formulée avec moins de précision, la doctrine d’Anaxagore. En tout cas le progrès réalisé par Héraclite consiste en ceci: cette loi n’est pas une volonté aveugle ou arbitraire, comme celle du Destin ou des dieux, mais une pensée justifiable par le raisonnement, exactement comme le sont les lois humaines. Il faut donc s’y attacher, au lieu

de se laisser entraîner dans des conceptions particulières 2).

22) Fr. 2: « C’est pourquoi il faut suivre le (commun, c’est-àdire le) général; car le commun est général. Et alors que le logos est commun, la plupart vivent comme s'ils avaient une intelligence propre ».

23) Fr. 41. On a donné de ce fragment la traduction: « La sagesse est une seule chose: appliquer son intelligence pour diriger toutes choses à travers tout » (cf. ZELLER, p. 839, n. 2). Mais outre que cet emploi pratique de l'intelligence ne parait guere se rapporter à la doctrine d’Héraclite, le texte nous semble mieux rendu par « connaître la pensée » que par « appliquer son znlelligence ». Tout au moins, il s’agit, croyons-nous, de l'intelligence de certaines idées plutôt que de la faculté de connaïtre en général. ; à

24) Fr. did: « Ceux qui parlent avec intelligence doivent se fortifier par ce qui est commun à tous, de même que la cité s'appuie sur la loi et même beaucoup plus fortement. Car toutes les lois des hommes se nourrissent de la seule loi divine. Celle-ci en effet gouverne autant qu’elle le veut: elle suffit à tout et l'emporte sur tout. » }

25) C’est pour cela que « la pensée est la plus grande vertu, el la sagesse est de dire des choses vraies et d'agir suivant la zalure en lui obéissant » (fr. 112).

Mais, ajoutons-le, ces conceptions particulières ne sont pas seulement des idées fausses, ce sont, si l’on peut dire, des réalités fausses. « Alors que pour Dieu tout est bien, beau et juste, pour les hommes certaines choses sont injustes et d’autres justes », ce qui semble indiquer que l’homme est injuste, non seulement en ce sens quil se trompe, mais encore parce qu'il fabrique de l’injustice et que l’injustice est son oeuvre.

De là une différence capitale entre Héraclite et Parménide. Pour ce dernier on peut dire que la Justice est identique à la vérité, puisqu'elle est la loi inhérente à l'être. Pour l’autre au contraire la Justice est plus que la vérité ou tout au moins autre chose: elle est une valeur, parce qu’il y a des choses injustes, et par suite elle s'ajoute à ce qui est pour lui donner un caractère autre que celui d’une simple réalité. A la vue dialectique de l’Eléate, Héraclite ajoute une sorte de pragmatisme consistant en ceci que la vérité n’est pas seulement dans la pensée, mais aussi dans l’action. Il va sans dire du reste que ces deux termes sont à prendre dans un sens très général, marquant la direction de la philosophie de l'Ephésien plutôt qu’exprimant des définitions précises du genre de celles qu’auront plus tard les spéculations postérieures.

IT Tout ceci se confirme par la double affirmation

d apparence contradictoire que nous trouvons chez Héraclite, à savoir d’une part que «tout est un» 252), malgré

25a) « Ce n’est pas moi, mais la raison qu’il écoute quand le sage dit que tout est un » (fr. 50). Ce sage ne serait-il pas Parménide? Héraclite n’aurait-il pas voulu insinuer que l’idée de l'unité de tout n’est pas une découverte très originale, mais uné conception qui s'impose par la force même de la vérité?

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