LE DEVENIR
là diversité apparente des choses 2), d’autre part que « la guerre est le père de tout ». En effet:
Le bien et le mal sont une seule chose. Les médecins coupent et brüûlent de tous côtés, torturent les malades et réclament un salaire qu’ils ne méritent pas, puisqu'ils font Ja même chose: du bien et du mal 27).
Dieu est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, satiété ct faim (toutes choses contraires: lui est l’intelligence), [1 se change comme le feu, quand il est mélangé d’aromates: on le désigne suivant le parfum de chacun 28).
C’est une seule et même chose: Ja vie et la mort, l’activité ei le repos, la jeunesse et la vieillesse. Car si une chose nous arrive, c’est aussi l’autre; et si c’est l’autre, c’est encore la première 29),
Il y a donc chez lui le même monisme que chez les Eléates, mais ce monisme n’est plus exclusif de la pluralité. Au contraire l’un et l’autre semblent se conditionner réciproquement. Car en même temps que tout est un, tout s’écoule et change perpétuellement:
Pour ceux qui descendent dans le même fleuve coulent des vaux toujours différentes 30),
26) Les Joniens en effet (cf. fr. 16) se sont laissé arrêter à cette diversité, ainsi du reste qu’Hésiode. « Le maître de la foule, c’est Hésiode. On croit qu'il savait beaucoup de choses, lux qui n’a pas compris le jour et la nuit; car tout est un (cf. fr. 57). Ceci se rapporte sans doute à la personnification du jour et de la nuit de Théog. 123.
27) Fr. 56. Ce fragment est particulièrement obscur. Nous l'interprétons dans le sens indiqué par NEsTLe, Bemerkungen, p. 535: « Couper et brûler est aussi bien mal que bien; le médecin qui fait à la fois du mal et du bien n’a droit à rien de plus: le mal paye pour le bien. »
28) Fr. 67. Le sens est celui-ci: il n’y a entre ces choses que des différences de noms, de même qu'entre des flammes parfumées, la différence n’est que dans le parfum. Voir ZELIER, Dr833 0 2.
29) Fr. 88. On peut en rapprocher le fr. 48: « Le nom de Farc (Bios) est vie (Bios) et son oeuvre est la mort », dans lequel Héraclite prouve l'identité des contraires par un jeu de mots et le fr, 61: «L'eau de mer est la plus pure ef la plus impure. Pour les poissons, elle est un breuvage salutaire; pour les hommes, elle n’est pas buvable et leur est nuisible. »
30) Fr. 12. On y ajoute ordinairement: « et les dmes s’exhalent des choses humides », ce que ZELLER rejette comme n'étant pas d’Héraclite. Cf. p. 797, n. 2.
86 HÉRAQLITE
Nous descendons dans le mème fleuve et nous n'y descendons pas; nous sommes et nous ne sommes pas $1).
H n'est pas possible de descendre deux fois dans le mème fleuve (d'après Héraclite, ni de saisir dans le mème état deux fois une substance mortelle; mais avec promptitude et rapidité de changement), il se dissout et se reforme à nouveau (ou plutôt ni de nouveau ni ensuite, mais en même temps il se constitue et s'écoule), il s'approche et s'éloigne 2),
Le froid devient chaud, le chaud devient froid, l'humidité se dessèche, le sec devient humide 3).
Or ce changement perpètuel n'est pas une simple succession d'états contraires: ceux-ci dérivent les uns des
autres, parce qu'ils sont en lutte. C'est pourquoi La guerre est le ee de toutes choses et le roi de toutes choses. Des uns elle fait des dieux et des autres elle fait des
hommes, de ceux-ci des esclaves et de ceux-là des hommes libres ),
Ainsi la loi des choses, c'est la guerre, de même que leur nature est l'unité, Si d'une part tous les êtres ne sont que les manifestations diverses d'une réalité unique, de l'autre cette diversité est une condition fondamentale de leur évelution. Les deux points de vue ionien ct éléate se trouvent ainsi synthétisés.
Nous en arrivons par là au fragment déjà cité:
IL faut savoir que la guerre est chose commune, que la Discorde est justice, que tout arrive par elle et par la Nécessité 5).
La fonction qui est ici attribuée à la Dikè est anaiogue, comme loi de l'évolution, à celle que lui attribuaient les anciennes théories, puisqu'elle est présentée comme une loi inhérente à la nature des choses. Mais miantenant c'est la Discorde qui en définit le caractère
S1) Fr, 49 a. C'est-à-dire: nous avons l'air de descendre dans le même fleuve, mais en réalité ce n'est plus le mème: nous croyons être les mêmes et nous ne le sommes plus. C£ ARISTOTE, Met, IV 5 1010 a 12.
#) Fr, 91. Les mots entre parenthèses n'appartiennent pas à Héraclite, Cf. ZELLER, p. 798.
SS) Fr. 126.
St) Fr, 58.
S5) Fr, S0. Cf. p. 52.