‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 43 sur 53 · UNITÉ ET MULTIPLICITÉ · texte numérisé non relu

UNITÉ ET MULTIPLICITÉ

les liens de la limite et l’enferme de toutes parts», de inême chez Héraclite elle dirige les choses de facon que nulle d’entre elles «ne dépasse ses mesures», un peu comme dans Anaximandre. La rigueur dialectique du raisonnement est remplacée par la nécessité de Ja permanence dans les proportions, quelle que soit la rigueur précise de ces dernières. C’est en somme la loi des compensations et l’on pourrait presque attribuer à l'Ephésien cette définition de la Diké: « Rien ne se crée, rien ne se perd », puisque tout chez lui est échange réciproque et que la somme totale de l’univers reste la méme. Le monde est un nombre, comme chez Pythagore; et si Héraclite ne définit pas chaque chose par un nombre particulier, il n’en conçoit pas moins les êtres comme des quantités qui se limitent et se groupent de façons diverses. L’unité de Parménide est mise dans l'être total, la multiplicité pythagoricienne dans les changements du devenir; et si cette unité n’est pas exclusive du devenir de la multiplicité, parce que « tout s'écoule », en revanche la multiplicité elle-même n’est pas non plus exclu sive de l’unité, parce que tous ces changements se font suivant la même mesure, tout au moins suivant la méme règle.

Nous avons donc bien décidément ici la synthèse des deux courants de pensée et la fonction de la Justice est précisément d'assurer l’unité dans le devenir, puisque « tout arrive par elle et par la Nécessité », ainsi du reste que la multiplicité dans les êtres, puisque « la Discorde est justice ». La clef de voûte de la vie sociale est redevenue plus fortement que chez n'importe qui la clef de voûte de la réalité cosmique. Seulement pour le comprendre, il faut aller jusqu’au fond des choses, et non rester à mi-chemin, ainsi qu'ont fait les Pythagoriciens.

Car —— et ceci nous conduit à un nouvel aspect et non le moins important de la pensée d'Héraclite —:

« L'Harmonie cachée est meilleure que l'harmonie apparente » +2).

Nous avons vu que, si théoriquement la Justice est d'une certaine manière un absolu en quelque sorte rationnel, un Logos, pratiquement elle existe surtout lorsqu'elle se réalise par le devenir, dans l’unité des contraires. C'est qu'en effet elle est surtout une harmonie.

La contrariété est nécessaire pour qu'elle existe:

Le nom de la Justice ne serait pas connu, si ces choses n'étaient pas #3).

Mais ce n'est pas seulement une nécessité: il y a, peut-on dire, identité entre cette Justice et cette contrariété,

puisque, comme nous le savons déjà, la Discorde est Justice “) et que:

__ Les choses contraires s'unissent et la plus belle harmonie résulte de ce qui diffère, et tout arrive par la Discorde 45).

C'est donc bien sous forme d'harmonie que se réalise finalement cette Justice :

< Les unions sont entre ce qui est entier et ce qui ne l’est pas, entre ce qui s'accorde et ce qui diffère, entre l'harmonique et le dissonant: du Tout vient l'unité et de l’Un le Tout 46).

42) Fr, 54. Cf. ZELLER, 836, n. 1.

43) Fi. 98. Cf. p. 78.

t4) KFà, S06.

. 4) Fr, & Il s'agit dans ce fragment de choses contraires qui s'adaptert de la même façon que s’ajustent deux pièces de bois travaillées de façon à pouvoir entrer l’une dans l’autre. CE. GoëBEL, p. 47-48: ZELLER, p. 825, n. 1.

AS) FRS 10 CF ZSELEER hp 830 nn" 1

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