‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 44 sur 53 · L'HARMONIE · texte numérisé non relu

L'HARMONIE

Ils ne comprennent pas que ce qui est différent est d'accord avec soi: il y a alors une harmonie par tendances opposées comme celle de l'arc et de la lyre 47),

Or en quoi consiste très exactement cette harmonie ##)? Ce qui la distingue de l'harmonie pythagoricienne, c’est que celle-ci était un rapport mathématique entre deux choses différentes et existait par conséquent au point de vue de l'être. Ici elle se fait par la rencontre de deux tendances opposées et ne se réalise donc que dans le devenir. Elle n'est pas l’unité d’une relation: elle est l’union de deux contraires.

Ceci nous porte à comprendre que le point de vue d’'Héraclite a pu être beaucoup moins rationaliste que nous étions tout à l’heure portés à le supposer. Il ne se contente pas d'établir des calculs ou de faire de la dialectique pour en tirer la théorie de harmonie en l’étudiant là où elle est le plus facile à saisir, dans la musique. I] constate ou croit constater que cette harmonie existe même là où on ne la voit pas, bien plus, là où on croit voir de la Discorde: il y a une harmonie cachée plus profonde et plus vraie que l'harmonie apparente; et c’est dans la réalité elle-même qu’elle existe; c’est donc là qu’il faut aller la chercher, au lieu de se contenter de la définir par des calculs. Tout comme le Logos, elle est à découvrir dans ce qui existe et non pas seulement à mettre dans ce qui est le produit de l'esprit, musique ou dialectique.

47) Fr. 51. L'image de la lyre et de l'arc est assez difficile à comprendre. Cf. ZELLEr, p. 828 s. Héradlite veut sans doute comparer l’organisation des contraires, d’une part avec celle de V’arc, dont les branches s’écartent alors que la corde les rapproche, d'autre part avec celle de la lyre constituée par des cordes cifférentes. En tous cas, l’union des contraires est présentée ici comme le secret des choses, difficile à comprendre.

48) Peut-être pourrait-on y trouver une réminiscence de ]la compensation d’Anaximandre, comme Vindiquerait le fr. 111: « La maladie rend la santé agréable et bonne; de même la faim pour la satiété et la fatigue pour le repos ». Mais l’idée ne serait en tous cas que tout à fait à l’arrière-plan.

C’est alors justement qu’on sera digne d’être cru, parce qu'on aura trouvé ce qui est croyable et inversement:

Le plus digne d’être cru connaît et garde ce qui est croya-

ble 49).

Qui plus est: si l’on ne veut pas aller jusqu’à ce fond ultime de la réalité, se contentant de simples apparences ou d’opinions reçues, la Justice se charge de rétablir la vérité

Mais la Justice atteindra ceux qui font ou qui attestent le niensonge 50),

Il semble donc qu'en dernière analyse la Justice soit, non pas sans doute identique à l’harmonie, mais son principe fondamental, ce qui en assure la réalisation, puisqu'elle est la loi essentielle de l’évolution des choses et que cette évolution aboutit à cette harmonie. Tout comme chez les autres antésocratiques, elle n’est qu’un moyen, mais elle joue un rôle capital. Seulement ce rôle est remis par Héraclite dans l’ordre cosmique de l’évolution, comme il l'était chez Anaximandre, avec cette différence importante qu’elle a un but et tend vers une sorte d’absolu, au lieu d’être uniquement dans le relatif.

De tout cela nous pouvons conclure qu'Héraclite présente par rapport à ses prédécesseurs une tendance beaucoup plus nettement philosophique. Il n’y a plus chez lui ni mythologie, ni même à proprement parler de théologie, puisque, si Dieu est nommé ici ou là, il semble

49) Fr. 28 a.

50) Fr. 28 b.

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