‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 45 sur 53 · LA JUSTICE ET LE LOGOS · texte numérisé non relu

LA JUSTICE ET LE LOGOS

n'être qu’un divin plus ou moins identique avec la réa- :ité absolue des choses. Ce qui domine sa pensée, c’est l’idée d’une loi fondamentale, basée sur la nature des choses, essentiellement physique ou ontologique, malgré quelques analogies, plus verbales que réelles, avec la loi morale.

D'autre part il a procédé par synthèse beaucoup plus que par analyse. C’est pourquoi, au lieu de voir les choses dans leurs formes particulières, il les a vues dans la suite de leur évolution. C’est en cela qu’il a cherché et qu’il a trouvé ce qu’il y a de rationnel dans sa pensée, ce par quoi son logos est « commun » et non une intelligence particulière. Il en arrive ainsi à remplacer la Dike assurant du dehors la répartition des êtres, par une Justice faisant partie intrinsèque de ce Logos et assurant du dedans leurs changements. L'esprit devra donc, pour être dans le vrai, la prendre comme principe de ses connaissances, de telle sorte qu’elle n’est pas mise dans les choses parce qu’elle existe dans l’esprit, mais qu’elle doit être mise dans lesprit parce quelle existe dans les choses.

De là une nouvelle structure mentale, dont l’essentiel est, non pas de réduire la pluralité et le mouvement à l’unité et à l’être, mais au contraire de plier le besoin d'unité et de stabilité à la réalité de l'univers. Héraclite a établi une philosophie du devenir et a posé ce devenir, non pas comme une définition de l'être, ce qui l’eût conduit à toutes les incohérences que l’on reproche d’ordinaire aux philosophies du devenir, mais comme une réalité, dont la raison doit nécessairement tenir compte pôur pénétrer dans ce qui est. Alors que ses prédécesseurs avaient porté leur effort sur la réduction aux formes de leur esprit, soit mythologiques, soit religieuses,

soit dialectiques, il a proclamé la nécessité de se plier à une loi des choses, si lon veut connaître « la pensée qui dirige toutes choses à travers toutes choses ».

Or quel est dans cette structure mentale le rôle de la Justice? Nous avons vu d’une part qu’elle était devenue dans Héraclite une mesure, plus ou moins précise, des différentes phases ou des différentes étapes du devenir, mesure d’après laquelle il y avait régularité et réciprocité dans les transformations. Il en est donc arrivé a une conception de la Loi assez proche de la Loi scientifique moderne, puisqu’elle est, non pas une volonté plus ou moins obscure, ni un précepte à observer, ni une nécessité dialectique, mais une formule des changements. Elle fait partie d’une sorte de Raison impersonnelle dominant toutes choses, dépourvue de tout ce qui jusqu'ici maintenait aux idées un caractère mythologique ou théologique.

Mais nous avons vu aussi qu’elle était surtout le principe et le ressort du devenir, ce par quoi il aboulissait à l'harmonie des contraires. Elle se trouve donc dans les choses, plus exactement dans la Vie et cette Raison impersonnelle est bien moins une sorte d’idéal du raisonnement humain que le but vers lequel on doit tendre si l’on veut comprendre les choses. Elle a pour effet le résultat le plus opposé qui puisse être à celui qu avait obtenu la pensée parménidéenne: faire sortir l'esprit de lui-même pour l’adapter aux choses, le déshumaniser en quelque sorte pour le réaliser, en un mot le dépouiller de ce qu’il a de trop exclusivement humain pour l’imprégner de réalité.

Par là on quitte le terrain empirique des Ioniens, le terrain religieux des Pythagoriciens, le terrain dialectique des Eléates, pour se placer sur un terrain propre-

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