‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 46 sur 53 · LA JUSTICE VÉRITÉ · texte numérisé non relu

LA JUSTICE VÉRITÉ

ment métaphysique. Ce qui assure ce caractère à la théorie d'Héraclite, c’est que la fonction de cette notion de Justice a été précisément d'imposer à l'esprit, non pas de se conformer à elle — c’avait été le rôle de la dialectique de Parménide — mais de se trouver en elle. Elle n’est pas un moyen d'arriver à la vérité; elle est la Vérité à laquelle on doit arriver. En un mot, elle est un objet placé en dehors de la pensée, capable de la détacher d’elle-même et de la transcender. Alors que jusqu'ici on n’avait vu hors de soi qu’une projection de ce qui était en soi, maintenant l’opposition sujet-objet est saisie, peut-être implicitement, en tout cas très fortement comme telle.

Sans doute cette opposition peut apparaître chez Héraclite — et chez ses successeurs elle apparaîtra davantage — comme celle du sensible et du rationnel, l’un des traits les plus caractéristiques du génie hellénique. Parménide l’avait du reste déjà sentie. Héraclite l’a davantage affirmée, en recommandant de se défier des sens comme des opinions reçues. Mais cet aspect n’est que dérivé: si le rationnel est différent du sensible — ou en général des opinions humaines 51) — c’est que celui-ci n’est qu’apparence et qu’en s’y tenant on s'arrête dans la route qui doit conduire vers la vraie science. Mieux encore que Parménide, Héraclite a senti que pour connaître et pour savoir, il y avait un effort long et pénible ®?). à faire, celui dont plus tard Platon

51) Signalons ici les fragments dans lesquels Héraclite oppose les pensées des hommes à ce qu’il appelle lesprit divin et qui semble bien n'être autre chose que le Logos: « L’homme paresseux aime à s'effrayer de toute raison » (fr. 87; cf. Arch. te Gesch. d. Phil. 1912, p. 283). « L'esprit humain n’a pas de jugement, c’est l'esprit divin qui le possède (fr. 78).

52) Fr. 22: « Ceux qui cherchent de l’or remuent beaucoup de terre pour trouver peu de chose ».

fera la théorie. Ce qu’il y a donc de capital dans ses idées — dans celle de Justice en particulier — ce n’est pas qu'elles aient été des Idées au sens précis du mot, c'est qu'elles ont été posées en dehors et au-dessus de l'esprit, comme étant d’une autre nature que les apparences sensibles, d’une autre nature aussi que l'esprit lui-même. Il y a un Logos et on ne le connaît que si on sait faire monter sa propre raison jusqu’à lui. La route vers la science est loin d’être achevée; mais on sait que, pour qu’elle conduise au but, il faut se donner la peine de la construire; et on a commencé à le faire.

Si maintenant nous jetons un coup d'oeil sur les résultats obtenus, nous constatons ceci:

D’abord, pour commencer par les généralités, la religion grecque a été un ensemble de tendances qui ont essayé de prendre conscience d’elles-mêmes dans certaines croyances. Cette conscience s’est développée à la fois en tant que morale, à mesure que l’homme s’est senti capable d'indépendance à l'égard de la société, et en tant que psychologique, à mesure qu’elle est devenue le sens de lui-même. Elle a par suite acquis en même temps le sens des réalités autres que la sienne, de telle sorte qu’elle a pris petit à petit une forme de plus en plus représentative et intellectuelle. Enfin, le sentiment de son indépendance ayant acquis une vigueur croissante, l’homme s’est rendu compte qu’il pouvait agir sur les forces par lesquelles jusque-là il s’était senti dominé.

Ainsi d’une part les choses ont été comprises comme ayant une nature propre, définie par la place déterminée qu’elles occupent et ensuite par les conditions intrinsèques de leur être. Sans doute on a fini par penser qu’il serait possible d’agir pour modifier ce qui était. Mais on s’est alors heurté à une nécessité, dont on a senti la domination dans la nature elle-même des choses; et à mesure que l'action humaine a rencontré les limites que lui imposait cette nature, on a éprouvé plus fortement le besoin de les connaître plus exactement.

98 CONCLUSION, Or d'autres conditions les lois étaient imposées,

elles aussi, à cette netivité, mais par les autorités sociales: on assimila done les unes aux autres, et c'est pourquoi la Diké fut à la fois la Loi qui oblige les hommes et celle qu'il découvre dans les choses,

Remarquons d'autre part que l'évolution de cette idée, à partir de la Moira primitive, en passant par la Dikè mythologique, vers la Loi rationnelle, s'est faite grâce à une transformation parallèle dans l'attitude de l'homme, à partir de l'utilitarisme originel, en passant par le sens de ses obligations morales, jusqu'à la vonnaissance du déterminisme naturel, Tant que l'homme a été un conquérant qui voulait tourner à ses fins propres ce qui l'entourait, il est resté au stade de Ir erovance ou de l'opinion, Ia fallu qu'il se fasse désintéressé pour voir les choses plus en elles-mêmes que par rapport à lui, Mais en même temps il a eu une attitude de soumission, par laquelle il s'est senti obligé de sacrifier ses idées à la vérité, C'est alors que ses représentations ont pris à ses veux un caractère plus objeetif et qu'il a compris à la fois la subjectivité de ses idées et l'abligation de s'en détacher,

Ainsi pour l'idée de Justice, Klle a été d'abord le mythe par lequel la conscience grecque s'est rendu compte des conditions à observer dans laetion et la pensée, Sous sa forme Thémis, elle a été le sens des obligations sociales: sous sa forme Diké, elle a été celui des nécessités physiques ou légales: et dans les deux ons elle a donné le souci d'une certaine objectivité, imprécise encore dans sa nature, mais transcendante dans son rapport avec l'esprit, Par suite elle est apparue ellemême comme une réalité se distinguant de l'activité sociale, Mais alors, à côté du monde visible où imagi-

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