‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 47 sur 53 · LES IONIENS · texte numérisé non relu

LES IONIENS

naire, s’est établi un autre monde, invisible et moral, devant lequel les philosophes se trouvèrent placés.

Les loniens ont continué en somme l'oeuvre des mythologues en essayant de présenter le monde comme un ensemble d’êtres déterminés dont ils ont cherché la définition. Mais ils ont été frappés davantage par l’organisation du monde, plus encore, suivant en cela les cosmogonies, par la question de ses origines. Ils ont donc vu en lui le mouvement des êtres et l’ont défini par ce qui en avait été le commencement ou le principe. Par suite le rôle cosmique de la Justice a été très analogue à son rôle social. Chez Anaximandre, elle a été un principe de répartition, reportant à chaque élément ce que les êtres particuliers avaient pu acquérir en trop: comme tout est issu d’un Chaos dans lequel tout était tout, lorsqu'une chose se détermine et par le fait même s'oppose à son contraire, la Justice lui impose réparation en la ramenant à ce dont elle vient. Elle est donc une puissance naturelle, qui maintient l’équilibre partout où il tend à disparaître, à peu près comme dans les cités l’autorité ramène à l’unité du groupe les castes qui voudraient s'en distinguer, en les obligeant à restituer ce qu’elles ont pu accaparer à leur profit particulier.

L'idée de Justice, telle qu’elle se présente ici, a ainsi pour fonction de maintenir dans l'intégrité du monde cosmique les déterminations qui permettent à l'esprit de définir les êtres particuliers. Elle peut paraïitre une sorte de résidu de la fonction fabulatrice, qui l'avait posée comme divinité présidant au bon fonctionnement de la société. Mais pour notre philosophe, elle sert moins à diriger qu’à comprendre la direction du monde. Le mythe est devenu explicatif ou fournit un

moyen d'explication au problème qui se posait: allier la diversité des choses avec l’unité de leur origine. C’est donc un schéma commode et un principe d'intelligence. Mais il n’en reste pas moins imprégné du caractère social qui lui a donné naissance. | Chez les Pythagoriciens, la Justice garde encore quelque chose de mythologique. Seulement au lieu d’être un personnage, elle est un principe; et elle possède une existence propre, au lieu d’être simplement l’action directrice des choses, telle que les Ioniens l’avaient vue. Cette existence, comme toute existence, se caractérise et par suite se définit par un nombre. Cependant elle est différente des autres existences, parce qu’elle est purement formelle et donc purement intelligible. Car ïl revient aux Pythagoriciens d'avoir apporté à la distinction entre ce qui se voit et ce qui ne se voit pas ceîte précision que ce qui ne se voit pas, c’est ce qui peut sk comprendre et que cela est d’un autre ordre que ce qui se voit. L'existence de la Justice est l’existence d’un nombre, de tout autre nature que celle des choses. Remarquons d’autre part que cette Justice a un caractère nettement et fortement religieux: elle est, sinon une divinité, du moins un idéal à suivre et une règle de vie à observer, de telle sorte qu’elle est principe de spiritualité et en même temps d’intellectualité, puisque la religion pythagoricienne est essentiellement un développement de la connaissance philosophique. Mais elle l’est autrement que la Justice d’Anaximandre, puisque, non seulement elle fait comprendre ce qui est, mais encore et surtout elle fait voir ce qui doit être. Sa fonction est donc plus morale que physique et consiste à spiritualiser la pensée, en la purifiant de ses tendances mauvaises, pour l’attacher à la sagesse. De ce point de

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vue, elle est peut-être encore un produit de la fonction fabulatrice; mais alors que chez les Ioniens c'était le caractère mythique qui dominait, chez les Pythagoriciens, c’est le caractère religieux qui l’emporte.

Plus exactement, nous avons là une notion qui est davantage Idée que la Justice des Ioniens, puisqu'elle se définit par sa forme plus que par sa fonction. C’est peut-on dire, une Idée-qualité pouvant s'appliquer à des choses diverses. Et le progrès a consisté à voir cette qualité en tant que telle, indépendamment des choses auxquelles elle s’applique et de l’action qu’elle réalise. Elle est placée dans l’univers comme l’une des formes que cet univers peut prendre. Ce n’est pas tant une existence réelle, faisant partie du monde, qu'une existence à réaliser pour en enrichir le monde.

Avec les Eléates, nous arrivons à un résultat tout différent. Il semble que le point de départ a été mystique; puisque la Justice est une déesse qui initie son fidèle à la Vérité. Seulement cette initiation l’amène à se renfermer absolument dans s4 pensée. Elle lui impose des règles rigoureuses, qui sont celles de la logique, à commencer par le principe de contradiction. Or la Justice apparaît précisément comme ayant la même rigueur: elle est Nécessité autant que Vérité. Elle devient par suite une règle, comme chez les Pythagoriciens, mais une règle de la pensée, non de la vie morale. Sa réalité et sa formation sont d’un autre ordre, ni physique, ni ascétique, mais dialectique. Le résultat en est d’abord que la pensée elle-même y trouve toute sa force, ensuite qu’elle est définitivement placée en dehors du sensible. Car avec Parménide la distinction esquissée par ses prédécesseurs est désormais très nette: ce qui se voit est absolument et purement apparence, ce qui ne se voit pas

est complètement d’un autre ordre; et cet ordre n’est pas seulement celui du moral par opposition à la vie ordinaire, c’est celui de l’Intelligible.

La fonction de la Justice est donc, encore comme dans le Pythagorisme, celle d’une qualité. Mais elle ne s'applique pas aux actions: elle s’applique uniquement à la pensée; elle ne se comprend plus comme une forme numériquement définissable, mais comme une forme logiquement concevable. Elle y gagne en précision, puisqu'elle est, non pas l’égalité entre deux termes numériques, mais la « forme bien arrondie » de la Vérité ellemême; et elle n’est plus le résultat, mais la rigueur d’un raisonnement. Ainsi, après avoir été forme de l’évolution des choses, forme de l’action morale, elle est forme de la pensée; et en même temps elle s’est éloignée peu à peu de la matérialité, passant d’une existence réa- Jisée par les êtres, par une existence à réaliser par les actes, jusqu’à une existence qui ne peut être réalisée que dans la pensée. L’Idée se construit à mesure que sa fonction est plus spécifiquement intellectualisante.

Elle est presque tout à fait construite dans Héraclite. Nous avons vu en effet que la pensée de l’Ephésien était dominée par l’idée d’un Lozos qui existe dans les choses et auquel la raison doit s'adapter, retrouvant ainsi en lni ce qu’il y a en elle de commun à toutes les intelligences. L°on est donc en dehors de l’action et de la pensée, en tant qu’elles appartiennent au sujet, en même temps que l’on se détache des idées reçues pour voir les choses, non pas à travers un résidu mythologique, mais en elles-mêmes. L’Idée est alors définitivement objet de pensée.

Or, cet objectivisme se manifeste surtout en ceci que, pour saisir l'Idée, on ne fait plus appel — ou en

out cas beaucoup moins — à des cadres tout faits, auxquels on réduirait la marche de l’univers: on ne s’astreint pas à un ascétisme par lequel on réaliserait en soi une sorte de connaturalité avec l'idéal recherché; on ne s astreint pas davantage à une dialectique sévère qui ne serait que l’accord de l'esprit avec lui-même; mais on cherche à la voir directement. Sa fonction n’est ni explicative, ni religieuse, ni dialectique: elle est inten- Honalisante, demandant à l'esprit d'aller directement vers ce Logos, puisque la réalité de la Justice consiste en la rectitude de cette recherche, rectitude en vertu de laquelle le Logos-raisonnement coïncide avec le Logosvérité des choses.

En même temps la distinction du sensible et de l'intelligible est achevée, étant devenue celle de l’apparent et du vrai, de telle sorte que ce dernier est placé irès au-dessus de l’homme et exige de la part de ce dernier une attitude entièrement désubjectivisée.

D’autre part Héraclite ne parle pas, il est vrai, de la T'hémis, mais uniquement de la Dike, ce qui s'explique par le fait qu'a son époque la dissolution des familles était assez avancée pour que le rôle de la Thémis füt très atténué. Cependant on peut se demander si son harmonie, comme du reste celle des Pythagoriciens, ne se sent pas quelque peu de cette ancienne notion, puisqu'elle est ce par quoi les choses s'accordent, de même que la Thémis était la vertu harmonisatrice des individus au sein des gené. Car si la Nécessité est le caracère distinctif de la guerre, père de toutes choses, de même que la Diké régnait sur les rapports entre Îles familles, la convenance ou la beauté réside dans l'harmonisation des éléments. Bien plus; on peut dire que c'est grâce à ce sens de la justesse qu'Héraclite a mis

dans sa pensée un souci de l’objectivité plus grand que celui de Parménide, qui s'était contenté de la Dike et de sa nécessité et, l'ayant trouvée dans la dialectique, n’a pas cherché plus loin.

Or, remarquons jusqu'où cela va. Il arrive en effet que la pensée religieuse se replie parfois sur elle-même en s’enfermant dans ses croyances, un peu comme un homme échappé à l’esclavage transforme la liberté qu’il a conquise en servitude à l'égard des biens qui sont devenus les siens. On prend alors ces croyances comme des données du réel, tandis qu’elles ne sont que l’oeuvre de l’esprit. C’est ainsi que la fonction fabulatrice, nécessaire pour diriger et stimuler l’activité morale de l’homme, devient un obstacle à une activité proprement intellectuelle, tant qu’on ne fait pas la distinction entre ce qui dans ces mythes est objectif et ce qui est subjectif.

Les Toniens, les Pythagoriciens, les Eléates ont commencé à faire cette distinction, les premiers en appliquant un mythe aux choses, les seconds en en faisant une règle de vie morale, les derniers en y trouvant une règle de pensée. Il reste à se tourner plus complètement encore vers l’objet, indépendamment de tout conditionnement de la pensée par quelque chose d’humain. C’est précisément ce qu’Héraclite, avec l'indépendance de caractère que nous lui avons vue, a essayé de faire.

Il s’est en effet détaché de toute opinion pour chercher dans son Logos ce par quoi il était Vérité, voulant ainsi se forger une mentalité entièrement capable du vrai, essayant pour cela de briser le plus possible les Barrières que l’esprit humain s’ingénie perpétuellement à dresser entre la Vérité et lui.

Il en est arrivé ainsi à la forme la plus spécifique-

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