‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 5 sur 53 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

On sait que la religion grecque, telle que nous la trouvons au sixième siècle, résulte de tendances très diverses: un culte naturiste d’origine égéenne, une religion nordique à caractère social et un orgiastisme asiatique. Sans doute la fusion de ces divers éléments ne s’est faite d'une manière ni régulière ni homogène; mais nous pouvons en retenir que la conception de l'Univers qui en est résultée, présente, elle aussi, des tendances très diverses. Notons-les rapidement.

D'une part en effet le monde est apparu comme rempli de forces naturelles, bienfaisantes ou redoutables, — les démons!) — dont les principales furent sans doute celles de la terre 2). Or de très bonne heure cellesci ont dû avoir ce caractère particulier de mourir et de renaître périodiquement avec le cours du temps), non sans qu’il y ait en elles une certaine permanence, que l’on saisissait surtout dans celle du mana de la tribu {) subsistant au delà de la mort des individus. De là ce

1) Cf. GERNET, Génie, et en particulier le chapitre sur Les fêtes paysannes.

2) Ibid., p. 246, 257.

3) Cf. Miss HaARRISON, Themis.

4) De là les rites initiatiques que l’on retrouve en Crète. Cf. Miss HARRISON, ch. I; GERNET, p. 36.

caractère important des divinités chthoniennes 5): elles sont dominées par le Temps et dépendent de lui plus qu’il ne dépend d'elles.

D'autre part, avec les divinités olympiennes s’est introduite en Grèce une religion toute différente, celle de l’ordre social f) auquel chacun doit se soumettre, l’impiété principale étant l’hybris, par laquelle on cherche, d'une façon ou de l’autre, à s’affranchir de cet ordre. Et les dieux ?) n’y sont pas moins soumis que les hommes, puisqu'ils sont eux aussi dominés par la Moira, dont la nature essentielle pourrait, semble-t-il, s'exprimer ainsi: chaque chose à sa place.

Or il est à remarquer que l’un des effets de cette nouvelle religion a été une précision beaucoup plus grande dans la détermination des types. Sans doute le sentiment inspiré par ces dieux, personnifiant l’immutabilité de ce qui est, a été moins vif que la crainte des forces mystérieuses dont on pouvait vivre et qui pouvaient détruire, et à cause de cela le culte a perdu de son caractère affectif au bénéfice de son aspect représentatif. Ainsi la puissance des dieux a décru et en même

5) Parmi lesquelles il faut ranger les morts et les héros, ceux-ci étant des « démons indigènes incarnés dans un mort puissant » (GERNET, Génie, p. 257). Il est vrai que ces derniers, à mesure que le sentiment national s’est fortifié (cf. NILssoN, Gr. Rel., p. 233-235), ont donné lieu à une mythologie plus politique que religieuse.

6) Ce caractère peut s'expliquer par le fait que les peuples qui la pratiquaient étaient plus conquérants et guerriers qu’agricoles et c'est chez eux que les ancêtres sont apparus en figures de héros, alors que dans les religions crétoises, on considérait les morts surtout comme des démons. - Homère semble représenter surtout cette religion nordique, alors qu’Hésiode marquerait plutôt une certaine réaction des cultes locaux contre les nouvelles divinités.

.. 7) On peut même se demander s’ils ne sont pas appelés dieux immortels par opposition aux divinités chthoniennes, qui meurent et renaissent, bien plus que par rapport aux hommes.

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