LES COSMOGONIES
dent au besoin de se représenter le monde: mais on le voit plus à travers l’activité humaine qu'à travers l’organisation sociale. On y raconte comment l'univers a été « engendré », ce qui a existé au début, comment tout en est sorti. On revient donc vers la nature, mais aussi l’on se sert des indications fournies par les données de la mythologie traditionnelle, parce qu’on veut comprendre le monde plus que l'utiliser. On y arrive même, au moins dans les cosmogonies orphiques, à une sorte de péché originel et il ne s’agit plus de distinguer ce qui est humain de ce qui ne l’est pas, mais de transformer l'humain en une chose divine, pour le faire retourner à son origine véritable.
En somme donc, alors que d’une part on avait affirmé la multiplicité des dieux, de l’autre on a eu la préoccupation de trouver un principe unique. Mais d’un côté
nifiées, la Mort, le Sommeil, le Songe, etc. Enfin il raconte comment, après la victoire des Olympiens sur les Titans, Zeus, Poseidon et Hadès se partagèrent l’empire du monde.
Phérécyde de Syros met à l’origine un premier principe, Zas, personnification de l’éther ou élément principal de l’univers; et avec lui se trouvaient Chronos ou Kroños et Chthon. De Chronos sont issus trois éléments, l’eau, l’air et le feu, tandis que Zeus et Chthon sont les deux pôles entre lesquels ils évoluent; et le tout constitue les cinq « replis » ou antres, lieux de séjour de ce qui constitue le monde. A cela s'ajoutent les allégories du voile brodé, sur lequel sont dessinés la Terre et l'Océan et dont Zeus fait présent à Chthon en s’unissant à elle (Cf. Eiscer, Weltenmantel, p. 194, sqq.); du chêne aïlé, dont la signification est à peu près impossible à définir avec certitude (Cf. Rivaup, p. 47-48); et d’un combat entre Kronos, représentant l’ordre créé par Zeus, et Ophionée, représentant les forces désordonnées de la nature.
Dans la plus ancienne des cosmogonies orphiques enfin, celle d'Onomacrite (cf. ZELLER, p. 124, n. 2), à l’origine des choses se trouve la Nuit, qui engendre un oeuf, lequel se coupe en deux. La partie supérieure forme le Ciel et la partie inférieure la Terre. De là sort Eros, par lequel s'unissent Ouranos et Gaia, et de leur union naissent Okéanos et Téthys, puis Chronos, Rhéa et les Titans, enfin les Olympiens avec le couple Zeus-Héra. Et le tout se termine par le mythe de Dionysos Zagreus, tué par les Titans,
l'important a été de savoir quelle était exactement la place de chaque chose, à commencer par la sienne propre, suivant le principe de Delphes, et c’est pourquoi la mythologie, qui d’abord avait servi à désigner les diverses émotions religieuses, est devenue, après qu'elle eut perdu son soutien affectif, un moyen de définition, non pas en ce sens que l’on ait voulu dire ce qu’étaient les objets définis, maïs en ce sens que l’on a essayé de départager la place de chacun. Il en est sorti, non seulement la croyance en la pluralité des êtres, mais le souci de leur forme 16), qui l’a emporté sur celui de leur force. Toutefois d'un autre côté, en rénouvelant — plutôt qu’en créant — cette idée de force, la religion dionysiaque, a ramené la pensée d’une intellectualité trop précise vers une mrysticité très active. Or l’idée du Destin, véritable numen universel et mystérieux, a servi de trait d'union entre la religiosité primitive et le renouveau religieux du sixième siècle, de telle façon qu’il est apparu, moins comme ce à quoi on devait se soumettre, que comme ce dont on pouvait se délivrer. On a pu ainsi concevoir, au milieu des êtres multiples dans l’espace 17), un mouvement unique dans le temps; et ce dualisme n’a pas existé seulement dans les conceptions: à côté du besoin de savoir et de définir, qui venait du sentiment d’une régularité foncière dans l’organisation ou plutôt dans le par-
16) On ne dira jamais assez combien la clarté de l'horizon, avec la netteté de la vision qu’il assurait (cf. Joe, p. 65) et d’autre part la division des cantons et des terrains ont agi sur la pensée grecque pour lui donner le goût de la précision et de la délimitation. La mythologie en fut l’un des résultats en même temps qu’elle a accentué ce trait de l’intellectualité hellénique. On peut ajouter que le spectacle des contrastes offerts par le pays et le climat, la fréquence des combats que le Grec a dû soutenir ont pu entretenir dans son esprit l’habitude de tout voir sous l’aspect opposition et lutte, ce qui a contribué à augmenter encore le pluralisme instinctif de l’hellénisme.
17) Cf. CoRNFoORD, p. 15.