THÉMIS
en fit la nourrice de l’épouse et surtout la conseillère de Zeus 5), D'une certaine manière elle régnera sur les dieux ?7), se présentera aux hommes comme une émanation de la volonté divine, devenant ainsi partie intégrante du gouvernement du monde, après avoir été le sentiment qu’il y avait des règles à observer dans la manière de vivre.
On lui a donc attribué la surveillance de la conduite humaine: le respect des lois, le service des dieux, la fidélité au serment, la piété filiale, la foi conjugale, les devoirs de l'hospitalité, la pitié envers les malheureux, tout cela relève d’elle, parce que tout cela fait partie de l’ordre social #8). Pour la même raison elle dirige les assemblées, préside aux procès, aux marchés, aux jeux. Mais elle n’est pas précisément celle qui juge de ce qui a été fait; elle est plutôt celle qui décide de ce qu’il faut faire, suivant ce qui est admis ou non ?*). Il est vrai que dans la suite son caractère judiciaire l’emportera de plus en plus; mais cela ne se fera qu’à mesure des progrès de la pensée, plus exactement par suite de ceux de l’organisation juridique des sociétés, et elle en bénéficiera plus qu’elle ne les provoquera.
Diké %) au contraire a une personnalité cultuelle
26) Cf. HIRZEL, p. 2-3.
27) C'est elle qui les invite à se réunir (Zl, 20, 4). Cf. Escx. Eum. 2.
28) C’est pourquoi elle doit se rencontrer particulièrement chez eux qui gouvernent, et assure alors la prospérité de leur peuple. Cf. HARRISON, Themis, p. 532. Chez les juges, elle n’est pas précisément le résultat de leurs décisions, mais le principe qui doit les inspirer. :
29) Elle est déesse du bon conseil dans HEs. Théog. 135; Escx. Prom. 212, Eum. 2; Il. 15, 88. C’est elle qui prend linitiative des réunions délibératives (IL, 20,4: Od. 2, 68), qui les préside (11, 11, 807; Od., 9, 112; 2, 69). De même elle assiste aux banquets (11, 15, 95), parce qu’on y prenait conseil. Cf. ROSCHER, col. 601.
30) Cf. RoscHER, col. 1018.
bien moins accusée #1). À peine peut-on trouver quelques traces d’un culte qui lui aurait été adressé quelque part, peut-être parce qu’elle fut objet de crainte, surtout parce qu’elle a répondu à un sentiment moins religieux que physique, si l’on peut dire. Il semble en effet qu’elle ait eu une rigueur plus matérielle que morale *), se rapportant aux nécessités réelles plus qu’aux obligations sociales, correspondant par suite aux conditions à observer pour qu’une chose réussisse %%), conditions tellement impérieuses qu’elle se venge implacablement si on n’en tient pas compte %). C’est pourquoi Hésiode lui attribue un rôle qui n’a jamais été dévolu à Thémis 5): poursuivre ceux qui l’offensent. Elle a donc été beaucoup plus vengeresse que conseillère.
Il est vrai que par ailleurs le même Hésiode lui a donné une fonction nettement judiciaire, la mettant en rapport direct avec les sentences d’un tribunal, sans doute parce qu’il en a parlé sous l'influence du procès qu’il
31) Elle est la mère d’Hésychia, la soeur d’'Eunomia et d’Eirènè (HEs., Th. 902), fille de Zeus (HEs., Trav., 256). D’autre part, les orphiques la font aller dans l’Olympe, soit parce qu’elle s’y réfugie, la justice étant chassée du séjour, des hommes, soit pour mieux surveiller ce qu’ils font (H1rzEL, p. 131).
32) Cf. HarRIsoN, Themis, p. 514 sqq.
33) Il y aurait lieu de souligner l’opposition entre le sentiment dont Dikè a été l'expression et celui qui se trouve dans l’idée de la fechnè, pour marquer qu’ils correspondent à deux mentalités contraires: le respect des conditions à observer dans les choses et le désir de s’en affranchir (cf. HIRzEL, p. 221). C’est la première qui a été olympienne et a contribué à la constitution de la science hellénique. La seconde au contraire a été toujours plus ou moins suspecte, comme en témoigne le mythe de Prométhée.
34) Cf. HIRZEL, p. 223.
35) Cf. Travaux, 213, 256, 279. De là son association avec ies Erynies. Escx., Coeph., 949; Eum., 507; Agam, 1432; cf. HIRZzEL, p. 144). Elle est devenue alors la déesse de la vengeance, ce pourquoi on a fini par mettre son séjour dans les enfers, où elle fut accompagnée d’Ajax, de Rhadamanthys et de Triptolèmos (H1RZEL, p. 147 sqq.).
LA DIKÈ 19
avait perdu. Il s’agit donc chez lui d’une réalité sociale et il la désigne mythologiquement, parce qu’il n’a pas d'autres procédés à sa disposition; et cette réalité suppose un développement déjà assez avancé de l’organisation juridique. Il en résulte que ce type mythologique n’a été que fort peu un type cultuel: on s’en est servi comme de moyen d’explication au lieu d’y voir un objet d'émotions et ceci s'explique par son caractère abstrait de régularité rigoureuse des choses. On en a fait, il est vrai, une fille de Thémis #), parce que justement on l’a vu à travers l’aspect social que les principes de la justice avaient pris, au moment même où la pensée était devenue beaucoup plus mythologique que proprement religieuse.
Aussi bien est-ce surtout dans les réalités sociales qu’il nous faut chercher à comprendre la profonde signification de l’une et de l’autre.
1. Au moins pendant les débuts des temps historiques 7), le peuple grec a été composé d’un certain nombre de grandes familles, plus ou moins indépendantes les unes à l’égard des autres. Or, entre elles s’est constituée une sorte de jurisprudence, reçue plutôt qu’écrite, consistant presque exclusivement en « précédents » qui avaient force de lois #8) et apparaïissaient avec un carac-
36) Miss HARRISON, Themis, p. 533.
37) Cf. HrRzEL, Themis; GLorTz, Solidarité; GERNET, Pensée juridique.
38) GERNET, p. 54. — D’après H1IRzEL (p. 64 sqq.), la diké a d’abord été le droit, en tant qu’il possédait en lui-même la force de s'imposer, parce qu’il venait d’une autorité ayant pouvoir de commandement. Puis le mot a été employé pour désigner les sentences portées par les juges. GERNET y voit une « manière d’être habituelle chez les hommes ou chez les dieux et même
tère de nécessité rigoureuse %#). Cette jurisprudence s’occupait surtout des conflits qui pouvaient surgir et des compensations à donner en cas de dommages. Elle était du reste basée sur le principe d’une répartition aussi égalé que possible des biens et avait par suite un caractère plus spatial que temporel, tellement que l’équité du juge consistait dans la rectitude, au sens physique du mot, du partage entre les adversaires {). C’est sans doute à cause de ce caractère de rigueur inéluctable et de répartition des biens matériels que cette jurisprudence reçut le nom de dike.
Or, à côté et sans doute auparavant, s'était établie à l’intérieur des familles la fhémis, qui était, elle, une sorte de « moralité de clan » #1), portant, non sur ce qu’il
fallait donner à chacun, mais sur ce que chacun devait donner pour le bien de tous, conseil plutôt que jugement, constituant une sorte de savoir-vivre, à la fois conven-
tionnel et moral #2).
dans la nature », au moins d’après Homère, ce qui se rapporte à une signification plus primitive, tandis que la dikè hésiodique est « multiple et contradictoire > (p. 16), tantôt force primant le droit, tantôt Justice idéale et divine, significations dérivant - des progrès de la vie juridique.
39) Miss HARRISON (Themis, p. 516) a insisté sur le caractère physique de la dikè, manière d’être des choses ou des animaux et par suite de l’homme (cf. Od., 11, 218; 24, 255; 4, 691). Elle se rapporterait donc à tout ce qui est nécessité absolue et, lorsqu'elle a désigné les sentences des juges ou le droit, elle en a marqué surtout le caractère de nécessité rigoureuse. C’est le sens que nous retrouverons plus loin chez Anaximandre.
40) Soulignons encore le rapport étroit indiqué par HIRzEL (p. 108) entre le droit et la vérité: tout jugement droit était un jugement fondé sur la vérité des prétentions de ceux qu’on avait à juger et c’est pourquoi Diké avait été dans la mythologie soeur de la Vérité. Au contraire Thémis, qui se rapporte :à la morale et s'appuie sur les exemples, êtait très distincte de la. vérité,
41) GERNET, p. 8.
42) La différence entre les deux n’est donc pas à proprement parler dans leur fonction, puisque l’une et l’autre aboutissent à des lois, écrites et non écrites, mais dans leur origine,