‹ L'idée de l'Église: Dans ses rapports avec l'ÉtatChapitre 11 sur 12 · FRE · texte numérisé non relu

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il en résulte nécessairement une gêne souvent fàcheuse, et nous sommes loin de prétendre que cela n'ait jamais eu lieu. Les théoriciens des anciennes Eglises protestantes distinguaient entre les jura in sacra, que l'Eglise ne saurait aliéner, et les jura ‘circa sacra qu'elle peut sans dommage remettre au pouvoir civil, les premiers portant sur tout ce qui regarde la direction spirituelle de l'Eglise, les seconds sur ce qui est de son gouvernemeut extérieur et temporel.

Nous avons vu que les Réformateurs avaient plutôt dépassé la mesure des concessions légitimes. II convient de rester dans des limites plus étroites, et autant qu’il dépend de nous, d'y rentrer là où elles ont pu être franchies.

Pour voir clair, examinons rapidement les points sur lesquels l'Eglise unie à l'Etat aliène une partie de son indépendance. Elle consent d’abord à une intervention de l'Etat dans son gouvernement extérieur. Peut-elle le faire sans infidélité? Nous le croyons, si cette concession ne va pas jusqu'à être une abdication. À la Réformation, on a été carrément jusqu’au bout et l’on a remis au souverain temporeltout le gouvernement extérieur de l'Eglise. Les dangers d’un tel système, d’abord voilés, éclatèrent avec évidence à l'époque du rationalisme, et nul ne voudrait prendre aujourd’hui la responsabilité de le recommander. Du reste, il n’était possible que dans des Etats homogènes au point de vue religieux; mais dans nos Etats modernes, où plusieurs religions sont également reconnues, la chose serait par trop choquante.

Mais rien, par contre, n'empêche aujourd'hui encore de reconnaître aux pouvoirs publics le droit d'intervenir dans les affaires de gouvernement ecclésiastique, où les intérêts généraux de la paix et du bon ordre ont quelque chose à voir. Il peut y avoir des abus ; il peut arriver qu’au lieu d’user de ces droits dans un intérêt de police, l’administration s’en serve pour peser indirectement sur le spirituel. Il faut s’efforcer de régler les choses de manière à restreindre la fréquence de tels abus. Mais il y aurait susceptibilité excessive à interdire au gouvernement d'exercer sur la constitution des Eglises des prérogatives qu'il pourrait à la rigueur revendiquer même pour les sociétés ecclésiastiques indépendantes de lui; cette tutelle du gouvernement est assurément gènante, quand celui-ci n’est pas sympathique aux Eglises; mais tant que le spirituel n’en est pas atteint, cela fait partie des concessions permises, et l’on ne paie pas trop cher à ce prix les avantages attachés à la qualité d'Eglise nationale.

En s’unissant à l'Etat, l'Eglise se prête également à apporter certaines restrictions à son activité de propagande, et cela peut paraitre un joug intolérable à certains esprits ardents. Si ces restrictions sont de nature à empêcher de gagner le cœur de ceux que l'Eglise veut atteindre; si c’est le prosélytisme de l'Esprit qui est entravé, nous pensons, nous aussi, que cela est abusif. Mais le cas est heureusement rare. Presque toujours, la seule propagande interdite aux églises nationales, c'est cette propagande extérieure, tapageuse, peu reli-

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gieuse qu’une Eglise sage s’interdirait à elle-même, alors même que les lois la lui permettraient et que l'Etat pourrait, sans attenter à la liberté religieuse, défendre même à des groupes ecclésiastiques indépendants.

Plus délicate est l'intervention de l'Etat dans l'application qu’une Eglise fait à ses membres des prescriptions disciplinaires. Les conflits entre la juridiction ecclésiastique et la juridiction civile sont vieux de quinze siècles, et l’on doit avouer qu'il est fort dificile de tracer une limite un peu nette. On peut bien dire en théorie: L'Etat dispose des peines temporelles. L'Eglise des peines spirituelles. Cela ne suffit pas à éclairer la pratique; il y a de fréquents enjambements de l’un des ordres sur l’autre, et telle peine purement spirituelle a un contrecoup temporel et atteint celui qui en est frappé jusque dans son honneur de citoyen. On n'a pas découvert encore de formule qui permette d'éviter les conflits, et la question reste ouverte, chacune des deux parties ayant la tentation, assez naturelle après tout, de déclarer sienne la zone mixte qui ressort à la fois du spirituel et du temporel. Mais la difficulté n’est pas nécessairement bornée aux églises nationales et l’on pourrait concevoir des cas où l'Etat pourrait se croire appelé à intervenir contre des mesures disciplinaires prises dans des Eglises indépendantes et qui réagiraient sur la situation civile de ceux qui auraient été frappés.

Enfin ce qui choque le plus les adversaires de l'union, c’est l'intervention éventuelle des pouvoirs publics dans des questions de doctrine sur les-

quelles son incompétence n’est que trop manifeste. Il est certain que les abus de pouvoir n'ont pas manqué sur ce point et que le tact des gouvernants est presque la seule garantie que nous ayons contre leur retour. Et cependant nous ne pouvons nous associer à l’indignation que soulève une telle intervention, lorsqu'elle reste dans certaines limites qu'il ne nous semble pas impossible de définir. En s'unissant à une Eglise donnée, l'Etat n’a pas reconnu une association vague et sans principes, mais bien une communauté ayant une certaine foi, formulée dans des documents publics, les confessions de foi. Il sait qu'il a affaire à une certaine société, professant des principes dont lui, Etat, a pris connaissance et qu'il a jugés compatibles avec l'ordre qui règne dans son sein. L'Etat est dans son droit en s’assurant que ces doctrines et ces principes sont respectés; il fait son devoir en prêtant son appui, lorsqu'il en est requis, aux autorités ecclésiastiques pour résister aux tentatives destinées à changer le caractère de cette société religieuse. Il opprimerait l'Eglise, par contre, s’il voulait intervenir au profit des fauteurs de nouveautés. Voilà le principe qu’il nous paraît essentiel de maintenir. Mais cela établi, nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître que l'application est extraordinairement difficile, et que dans l'immense majorité des cas, les gouvernements seront beaucoup plus sages en s’abstenant de s’immiscer dans ces questions ; car l'Etat ala main bien lourde; il blesse facilement, et comme alors la blessée c’est la conscience, la blessure est toujours grave.

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Quoiqu'il en soit, c'est là le point où l'union avec l'Etat peut le plus facilement se changer en servitude douloureuse; c'est celui où les chaines peuvent paraître le plus lourdes à des Eglises, qui seraient en voie de transformer leur foi traditionnelle et que l'Etat arrêterait dans cette évolution. Mais les Eglises qui conservent fidèlement les doctrines de leurs fondateurs ne courent ce risque que lorsque l'Etat devient décidément tyrannique et met son bras au service desnovateurs, comme cela est arrivé quelquefois. Ce sont, comme nous l'avons vu, des abus de ce genre qui ont donné lieu à plusieurs mouvements séparatistes de ce siècle et qui, le cas échéant, pourraient en provoquer de nouveaux.

Si des Eglises nationales nous passons aux Eglises indépendantes, il suffirait presque de renverser le tableau que nous venons de tracer; ce qui constitue un avantage dans le régime de l’union devient inconvénient et réciproquement. Sur tous les points où les premières ont dû sacrifier quelque chose de leur indépendance, les secondes se glorifient de l'avoir conservée intacte, et, s’il y a quelque exagération dans cette affirmation, il faut reconnaître qu'elle est cependant fondée dans une certaine mesure.

D'abord elles sont maîtresses d'adopter en tout le régime de gouvernement qu’elles préfèrent, elles peuvent le modifier à leur gré, suivant les circonstances ; elles ne sont pas exposées à se heurter au

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veto du pouvoir civil. Et certainement cela a son prix à nos yeux. Il peut se présenter dans la vie des Eglises des moments où il est désirable dans l'intérêt de leur mission de réformer les institutions qui les régissent.

Les Eglises nationales ne peuvent le faire que lentement et d'accord avec des autorités, qui peuvent ne pas comprendre ou ne pas vouloir. Les Eglises libres ignorent cette entrave et peuvent travailler à satisfaire un tel besoin à l'heure même où elles en constatent l'existence. Tout au plus sont-elles limitées en cela par les lois civiles destinées à assurer l’ordre public; mais ces limites sont assez larges pour leur permettre toute l'amplitude de mouvements qu'elles peuvent désirer.

Et cependant ce privilège des groupes indépendants n’est pas tout-à-fait sans danger. Il peut prèter à une certaine instabilité de l’organisation qu'il suffit d’une majorité souvent momentanée pour transformer. Dans plus d’une circonstance, le rôle modérateur des autorités civiles a rendu aux Eglises nationales le service de leur épargner des réformes hâtives et mal müries. En retardant, il a fait réfléchir et la réflexion a souvent apporté d’utiles tempéraments aux mesures qu’aurait prises immédiatement un zèle dans son premier feu.

La séparation assure ensuite une plus libre expansion au désir de propagande que doivent éprouver tous les groupes fermement convaincus de la vérité de leurs principes. A la seule condition d’observer les lois, ces groupes n’ont à compter qu'avec leur conscience et leurs forces dans les entreprises

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qu'ils tentent pour conquérir de nouveaux adhérents, et l’on ne peut se dissimuler qu’il y a là un avantage fort sérieux. Sans doute l'esprit de prosélytisme est souvent imprudent, quelquefois peu délicat, et de plus d’une de ses tentatives on peut regretter que des obstacles extérieurs ne l’aient pas empêché de naître. Mais il n’en est pas moins bien préférable de n'avoir à consulter sur ce point que sa conscience, et nous n'hésitons pas à reconnaître que sur ce point les Eglises indépendantes l’emportent sur leurs émules.

Nous en disons autant de la liberté plus grande dont elles jouissent pour l'exercice de leur discipline intérieure. Des abus peuvent se produire, il est vrai; mais dans l'Etat actuel des esprits surtout, il est bien peu probable qu'ils soient assez fréquents et assez graves, pour contrebalancer les bénéfices du régime de la liberté.

Mais de tous les avantages dont jouissent les Eglises indépendantes, le plus précieux incontestablement, parce que c’est celui qui touche de plus près à la conscience, c'est assurément leur autonomie absolue dans ce qui concerne la doctrine. Elles ne sont jamais exposées à être maintenues ou poussées dans les questions doctrinales dans une voie qui ne répond pas à leurs besoins et à leurs croyances actuelles. La douleur intense que peut produire la contrainte en pareille matière leur est épargnée.

Mais ce point accordé sans conteste, nous nous demandons si ce qui est incontestablement un privilège pour les individus et la génération présente,

l'est toujours pour l'Eglise et pour sa durée. Comme pour la constitution, on peut craindre que la liberté absolue n'apporte dans la doctrineune certaine instabilité. Les Eglises nationales ne sont, hélas, que trop sujettes à des fluctuations dans l'expression de leur foi; mais au moins leur doctrine traditionnelle reste le droit, et aux heures les plus sombres, ii est permis d'espérer un avenir meilleur, et ceux qui sont restés fidèles ont pour leurs efforts une base d'opérations solide. Dans les communautés indépendantes, on peut craindre que la majorité du moment ne s'attaque à cette base elle-même en abrogeant les confessions de foi sur lesquelles elles ont été fondées naguère. Ainsi dans certains cas, cet avantage même de l'autonomie doctrinale peut se changer en péril.

Il est vrai que le remède peut sortir quelquefois de l'excès du mal et qu’une Eglise libre qui s’écarterait par trop du fondement évangélique ne tarderait pas à périr, par suite de la tiédeur et de l'absence de zèle de ses adhérents. Mais il faut avouer que c’est là un remède peu réjouissant au mal, et que mieux vaut une organisation capable de survivre aux temps de langueur qui affligent quelquelois la chrétienté.

Le caractère démocratique que tendent de plus en plus à prendre les Eglises nationales est pour quelques-uns une raison pour donner la préférence au régime de la séparation. Nous avouons ne pas comprendre l'argument. Nous ne nous dissimulons pas assurément les périls qu'une constitution démocratique peut faire courir à la foi de l'Eglise. Mais

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il nous semble que les groupes indépendants ny échappent pas davantage et qu'ils ont à la fois les inconvénients dela démocratie et de l’aristocratiesans avoir les avantages ni de l’une ni de l’autre. Ceux d’entre eux qui veulent être multitudinistes sont nécessairement démocratiques et tous les dangers qui peuvent résulter de la démocratie, ils les courent également, aggravés par le fait que le frein de la démocratie, c’est pour elles l'argent et que ceux de leurs membres qui peuvent ou veulent donner y forment une aristocratie qui n’est pas nécessaiment celle de l'intelligence et du cœur.

Celles de ces Eglises qui se glorifient d'être des Eglises de professants sont gouvernées par une aristocratie de chrétiens qui peut offrir, nous le voulons bien, certaines garanties de piété, mais dont l’activité missionnaire est nécessairement réduite.

Et même dans bien des cas n'est-ce pas trop d’indulgence que de traiter ce petit groupe trié qui dirige les églises de professants d’aristocratie de piété? N'est-ce pas aristocratie d’orgueil spirituel, d'esprit sectaire, qu’il faudrait dire plus d’une fois ? Nous ne nous permettrons pas d’insister; mais il y aurait ici bien des choses à dire, qu’il ne serait pas réjouissant de proclamer à trop haute voix. Nous nous trouverions en présence d’un spectacle qui nous prouverait que l'indépendance à l'égard de l'Etat est souvent payée fort cher par la dépendance d’une foule de maîtres qui ne sont pas plus saints et qui sont beaucoup plus exigeants que l'Etat.

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