‹ L'idée de l'Église: Dans ses rapports avec l'ÉtatChapitre 4 sur 12 · HISTORIQUE DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

HISTORIQUE DE LA QUESTION

Sous sa forme actuelle, la question qui nous occupe est de date relativement récente. Mais on peut dire que les éléments du problème sont aussi anciens que les sociétés humaines. Ils ne peuvent faire défaut que dans les états où les pouvoirs religieux et politiques sont réunis dans les mêmes mains. Mais dès que les deux pouvoirs sont séparés à un degré quelconque, l'attention du législateur est nécessairement attirée sur le règlement de leurs rapports.

Nous laissons naturellement de côté tout ce qui regarde les relations de l'Etat païen avec les religions païennes et nous n’envisageons ici que les rapports de l'Etat avec l'Eglise chrétienne. L’histoire de ces rapports nous semble se diviser naturellement en trois périodes : relations avec l'Eglise de l'Etat païen, de l'Etat chrétien et enfin de l'Etat moderne ou laïque.

La première période s'étend des origines de l'Eglise jusqu’au moment où la conversion de Constantin modifia l'attitude de l'empire à l'égard du christianisme. Pendant ce temps, les deux pouvoirs

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sont en face l'un de l’autre dans une situation d'hostilité. L'Etat antique voit dans la religion nouvelle un dangereux ennemi, auquel le souci de sa sécurité le pousse à faire une guerre d’extermination. Dans ces conditions, il ne pouvait être question d'aucun traité, d'aucun accord entre les deux puissances, pas plus:que dans l’état de guerre, il n'y a d'accord ni de traité entre les belligérants.

Avec Constantin commence la seconde période, beaucoup plus longue et beaucoup plus remplie, et qui s'étend presque jusqu’à nos jours. La guerre d’extermination a cessé, et, quoique la paix entre les deux pouvoirs ait souvent été troublée depuis, ils n’ont plus pensé à se détruire l’un l’autre. Les conflits, fréquents et graves, ont toujours eu pour objet non la destruction de l’adversaire, mais la conclusion d'un traité de paix qu’estime plus avantageux pour elle celle des parties qui a entamé les hostilités.

Du jour où les empereurs ont fait profession de christianisme, l'Eglise et l'Etat ne pouvaient pas ne pas se connaître, ni l’un ni l’autre ne pouvait renoncer à régler les rapports que la situation nouvelle faisait nécessairement naître entre eux.

Le christianisme, qui aspirait à pénétrer tout de son esprit, ne pouvait ignorer,sans dommage pour sa mission, un organisme comme l'Etat. Pour que le levain fit lever toute la pâte, il était indispensable qu'il la pénétrât toute. S’en abstenir eut été de sa part renoncer à provoquer cette transformation graduelle et organique, qui doit toujours rappro-

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cher davantage les institutions et les mœurs de l'idéal de justice posé par l'Evangile.

L'Etat d'autre part ne pouvait se désintéresser d'une puissance aussi considérable que l'Eglise. Quand ce n’eût été que dans l'intérêt de cette haute police sociale dont il a la charge, il ne pouvait ignorer un facteur aussi capital de la vie des peuples que le sont leurs institutions religieuses.

Des relations devaient donc nécessairement s’établir entre l'Eglise et l'Etat. Elles commencèrent immédiatement à la conversion de Constantin, et sous des formes diverses, elles n’ont jamais cessé d'exister depuis lors.

Chacune des deux puissances reconnait la légitimité de l’autre et règle ses relations avec elle, soit par un contrat formel, soit par une autre voie. Mais naturellement chaque partie est préoccupée d’otenir dans cet accord le plus de droits et de faire le moins de concessions qu’elle pourra. L'Eglise et l'Etat s'efforcent également de s’assurer la meilleure part dans le contrat. Chacun d'eux aspire à la suprématie sur l’autre.

De cette tendance à l'empiètement sont sortis tous les conflits que l’histoire nous montre entre l'Eglise et l'Etat. Dans les premiers siècles du moyen-âge, les luttes se terminent presque toujours à l'avantage de l'Etat. Le pouvoir civil, centralisé entre les mains des empereurs, exercé ensuite par des chefs barbares, accoutumés à ne respecter que la force brutale, l'emporte de beaucoup sur l'Eglise, où l’autorité est encore dispersée en même temps que les caractères y ont perdu la

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grandeur des premiers temps. L'Eglise est soumise et, on peut dire, asservie aux volontés et quelquefois aux caprices des souverains temporels.

En Orient, l'Eglise n’a même pas tenté de secouer cet esclavage: pendant toute la durée du Bas-Empire, elle est restée la servante obéissante des Empereurs, et elle l’est demeurée jusqu’à nos jours dans toute les contrées régies par des souverains chrétiens.

En Occident, au contraire, l'Eglise a pris graduellement conscience de ses droits et de sa dignité et a trouvé dans l’évêque de Rome un champion d’autant plus intraitable que les droits de l'Eglise et ses propres prétentions à la suprématie se confondaient davantage. Mais les papes ne réussirent pas en un jour à faire prévaloir, ni même à formuler leurs exigences. Pendant toute la période Carlovingienne, l'Eglise d'Occident ne fut guère moins assujettie au pouvoir civil que sa sœur d'Orient. Mais l'excès même de son abaissement au X:° siècle provoqua au siècle suivant une puissante réaction. Ses prétentions à la suprématie, carrément affirmées, passèrent plus ou moins complétement dans la pratique, et l'on peut dire que pendant certains siècles du Moyen-Age, les relations de l'Eglise avec l'Etat étaient réellement devenues presque partout des relations de supérieur à inférieur. Les efforts de l'Etat, pour s’émanciper de la tutelle de l'Eglise, furent bien couronnés ça et là de succès partiels: mais la situation générale n’en reste pas moins télle que nous venons de la caractériser.

Les choses ne changèrent de face qu'avec la Ré-

formation. Pour résister à l'oppression de la hiérarchie, les Réformateurs furent naturellement amenés à chercher dans le pouvoir civil une protection et un appui contre la tyrannie des représentants officiels de l'autorité ecclésiastique.

Dans toutes les contrées où les souverains, par conviction, ou par intérêt, se montrèrent accessibles aux enseignements de la Réforme, les chefs du mouvement n’hésitèrent pas à pactiser avec le pouvoir temporel. Mais comme celui-ci ne se montra pas disposé à se charger d'un joug nouveau au moment où il secouait le poids de l’ancien, les Réformateurs durent consentir à lui abandonner des droits considérables, et ainsi les églises évangéliques sacrifièrent presque complètement leur autonomie au désir de trouver dans les souverains temporels des protecteurs d'autant plus décidés de la pure doctrine que sa défense se confondait presque avec celle de leur pouvoir.

On put bientôt voir que cette manière d'entendre les relations de l'Eglise et de l'Etat n’était pas sans inconvénients,et dans plus d’une contréel'Evangileeut fort à souffrir des fantaisies despotiques de princes qui n'étaient rien moins que qualifiés pour présider aux destinées de l'Eglise. On peut dire cependant que les périls de la situation ne se sont manifestés clairement qu'après un temps assez long. Ils ne devinrent évidents que lorsque beaucoup de docteurs de l'Eglise cessèrent d'être fidèles à ses croyances traditionnelles, et que les autorités civiles abandonnèrent peu à peu la position sympathique qu’elles avaient longtemps gardée à l'égard de l'é-

tablissement ecclésiastique. Jusqu'au milieu du siècle dernier, la part excessive faite au souverain temporel dans le gouvernement de l'Eglise n'a guère été un instrument d'oppression que pour les groupes dissidents.

Ce n’est qu'avec l'avénement du rationalisme dans l'Eglise et de ce.qu’on appelle l'esprit moderne dans l'Etat que la situation s’est modifiée et qu'une troisième période s’est ouverte dans les relations des deux organismes.

La sympathie des pouvoirs publics pour l'Eglise s’est changée en indifférence et plus d’une fois en hostilité. Dans bien des cas, la main de l'Etat a pesé lourdement sur l'Eglise ; au lieu de se servir de ses droits pour protéger, le souverain n’en a usé que pour surveiller et pour restreindre. Ailleurs, il est intervenu dans les affaires de l'Eglise pour favoriser ceux qui, au dedans de l'édifice ecclésiastique travaillaient à ruiner sa vieille foi.

C’est précisémentcette dernièrecatégorie d’abusde pouvoir qui a donné naissance dans certains esprits à la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La fin du XVIII: siècle avait profondément ébranlé l'attachement de presque toutes les églises évangéliques aux croyances de leur passé. Les grandes secousses politiques et sociales qui marquèrent le même temps, portèrent également de rudes coups aux églises. Aussi étaient-elles presque toutes tombées dans un triste état lorsque le calme succéda à la tempête après 1815. Et ce qu'il y avait de plus triste, c'est que la plupart considéraient leur déchéance comme un progrès vers la lumière et repoussaient

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comme des fanatiques arriérés et inintelligents les hommes qui tentaient de les ramener à la source d'eau vive, où les âmes avaient trouvé depuis dixhuit siècles l’apaisement de leur soif. Presque partout les corps ecclésiastiques officiels, inféodés au rationalisme, prirent une position décidément hostile à ceux qui cherchaient à annoncer de nouveau au peuple l'Evangile dont il avait été sevré pendant cinquante ans. Les gouvernements temporels, mal disposés eux aussi pour une véritable prédication de la croix, aussi peu religieux au fond que conservateurs dans les apparences, mirent trop souvent les prérogatives que le XVI° siècle leur avait concédées au service de cet esprit de plat rationalisme, et, dans plus d’un milieu, quiconque confessait décidément l'Evangile était bien près d'être persécuté. Peut-être certaines formes exentriques de ce mouvement si complexe du réveil prêtaient -elles le flanc aux attaques dont elles étaient l’objet de la part du rationalisme régnant. Mais de nombreux exemples autorisent à affirmer que ce que l’on repoussait, ce n'était pas telle ou telle manifestation plus ou moins douteuse, c'était bien le fond même de l'Evangile, le salut acquis par la croix de Christ, scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs, scandale et folie à la fois pour les sages de ce siècle.

Pour combattre le retour offensif d'idées qu'ils croyaient définitivement vaincues, les rationalistes, après quelques essais infructueux pour l'emporter par la liberté, ne trouvèrent rien de mieux que de faire appel à cette suprématie de l'Etat, qui avait été

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