THÉORIES DE K. MARX, PROUD'HON, PORTALIS
777. — Des économistes l’ont pensé et la théorie de Karl Marx nous fournira l'exemple le plus probant et le plus fameux de l’infructnosité des recherches dans ce sens. Selon Marx (1) : « La substance de la valeur c’est le travail, et la mesure de la quantité, c’est la durée du travail. » La grandeur de la veleur d’un produit se mesure « par le quantum de la substance créatrice de valeur contenue en lui » et, par conséquent « les marchandises dans lesquelles sont contenues d’égales quantités de travail, ou qui peuvent être produites dans le même temps ont une égale valeur ». Le temps de travail sert ainsi de mesure à la valeur des marchandises, et Marx en précise les caractères, le détermine ainsi : « C’est le temps socialement nécessaire, c’est-à-dire celui qu'exige tout travail, exécuté avec un
: (1) Le Capital, p. 15.
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degré moyen d’habileté et d'intensité, et dans des con: ditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales (1). »
Dans cette théorie, la valeur comme le poids est une qualité intrinsèque des choses, ce qui les différencie, c'est que le poids est une qualité uaturelle, tandis que la valeur est une qualité artificielle, portant une empreinte purement sociale. La valeur existe dans l'objet, à raison de la quantité de travail dépensée dans sa production, en dehors de tout rapport d'échange parce qu’elle est « du travail humain cristallisé ».
Voilà la théorie. Elle attribue au travail de production la qualité de mesure de valeur, et de mesure de valeur absolue, alors qu’elle repose elle-même sur une notion relative. L'heure estune mesure de temps que, pratiquement, nous pouvons croire invariable, mais il n’en est pas de même du travail simple.moyen dépensé dans cette heure.’ Ce degré moyen varie d’un pays à l’autre, d’une époque à l’autre et ne conslitue pas un étalon véritable. Si l’on voulait avoir la mesure exacte du travail, il faudrait assimiler la force de l’homme à une simple force mecanique et la mesurer par kilogrammètres, Mais on ne considérerait alors que la force musculaire, laissant de côté la dépense d'énergie cérébrale, à laquelle on ne peut appliquer la mesure mathématique du travail des forces mécaniques. La notion de Marx se réduit donc à voir dans la valeur une substance propre, une qualité particulière formée d'heures de travail successivement superposées, de la bonne gelée de travail (Arbeits Gallerte).
(1) Ze Capital, p. 15.
78. — Proud'hon, dans ses « contradictions économiques », s’est très bien aperçu que si l'heure de travail pouvait servir d'unité de mesure pour la rémunération
du travail dans une Société communiste, elle ne pouvait jouer le rôle de mésure de la valeur dans des Sociétés où la valeur résulte de l'échange. Et très justement, il a fait de la valeur d’une marchandise, une pure relation qui dépend de l'opinion, de l’appréciation des homimes, quelque chose de flottant, de capricieux et d’impalpable que l’on peut définir le rapport de detix quantités échangées, ou la faculté que donne cette marchandise d'obtenir en échange une certaine autré marchandise. Dès lors cette valeur, par rapport à l’argent ou à un autre article, est créée librement par l'opinion des échangistes, qui ne considèrent que l'ütilité finale des marchandises en présence, sans s'occuper du coût de production en capital ou en travail,
79. — Nous ne prétendons pas que les idées développées par Marx sont celles des rédacteurs du Code civil. Nous croyons même fermement que ces jurisconsultes, nourris de discussions d’école, exégètes accomplis, h’avaient que de vagues connaissances économiques; ils ne se sontpas élevés jusqu'aux abstractions du philosophe moderne, mais se sont contentés d'adopter sans discussion sur ces questions difficiles lesopinions du commun, celles mêmes que nous entendons exprimer quotidiennement. Encore aujourd’hui, par habitude et pour la commodité du langage, on dit : ce bracelet a une grande valeur, comme on dirait qu’il a un poids considérable, et l’on parle du prix d’un objet, de la quantité d’argent qu’il représente, comme si cette monnaie avait une
valeur fixe qui ne résultât pas de son rapport d'échange avec une autre marchandise. L'erreur commise par nos législateurs procède du même principe : ils ont cru que la formule par exemple : 1 hectolitre de blé — 2 hectolitres de seigle, était une véritable équation mathématique entre deux grandeurs, alors qu’elle n’est que la constatation d’un fait, du fait que sur le marché, 2 hectolitres de seigle s’échangent couramment contre 4 hectolitre de blé. Et comme tous les échanges se font avec la monnaie qui sert d’intermédiaire général, ils ont été amenés à prendre l’unité de mesure de la monnaie pour l'unité de mesure de la valeur, alors qu’elle n’est qu’un commun dénominateur auquel on réduit les différents rapports d'échange. Plus simplement ils ont cru que la valeur élait une qualité intrinsèque des choses, que l’on pouvait arbitrairement fixer ; et c'est pourquoi nous les voyons déclarer que tel immeuble a été vendu au-dessous de sa valeur. Or, l’on ne peut affirmer qu'un prix est supérieur ou inférieur à la valeur d’une chose. Le prix n’est que la traduction en chiffre de l'utilité, telle au’elle est appréciée par les co-échangistes; l'utilité n’est pas une grandeur susceptible d’une mesure mathématique ; et qui ne voit d’autre part, que c’est la violence de nos désirs, que ce sont ces sentiments plus ou moins intenses qui nous poussent constamment à acheter et à vendre, à prêter ou à emprunter, qu’il faudrait aussi exprimer en chiffres ? Portalis avaitbien dit (1): « En matière de vente on appelle en général besoin ou convenance du vendeur, le besoin ordinaire que tout vendeur a de vendre pour
(1) Locré, T. XIV, p. 170. Ce passage d’ailleurs constituerait l'argument le plus fort en faveur de la lésion de l’acheteur.
avoir un argent qui lui convient mieux que sa marchandise ou son immeuble. On appelle besoin ou convenarice de l'acheteur le besoin que tout acheteur a d’acheter, pour avoir un immeuble ou une marchandise qui lui convient mieux que son argent. Mais le dé&ir immodéré de s'enrichir au dépens d'autrui ne saurait: être un besoin ou une convenance légitime pour personne. » L’orateur du gouvernement s’est bien gardé de tirer de ces propositions leurs conclusions inévitables et, plutôt que de convenir que la valeur d’une chose est l'estimation de utilité que lui reconnaissent les parties, il juge la lésion au point de vue moral sans poursuivre la discussion économique.