LA FORME DE L'ACTION PROLÉTARIENNE
C’est en tant que producteurs que les prolétaires sont appelés à sauver le monde. La nature et les limites de leur mission déterminent la forme de leur action : celle-ci doit s’exercer dans le cadre de leur activité professionnelle et se développer par la conscience de l'exploitation identique qui fait les intérêts communs ; elle aura donc pour base des organisations enracinées dans la vie quotidienne des travailleurs et calquées sur le milieu où se déroule cette vie, qui associeront des efforts, non plus dans le domaine de l'idéologie politique, mais sur le terrain précis de l’économie ouvrière en vue de buts spécifiquement ouvriers.
Ces associations existent : elles sont le produit spontané de l’industrie capitaliste et sont nées presque en même temps qu’elle. « Sociétés de résistance » à l’exploitation, elles ne pouvaient grouper que des exploités. A la différence des sociétés secrètes et des partis,elles sont apparues,dès l’origine, comme essentiellement et uniquement prolétariennes, créations du milieu économique, et non point constructions idéales sans base concrète. « Les hommes qui
J. Muller IX
constituent, pour ainsi dire, la matière de la classe, ne se détachent pas ici du sol qui les porte, mais ils y adhèrent au contraire plus fortement que jamais (1). »
Dès à présent, les producteurs possèdent donc les instruments de leur autonomie. C’est à l’aide de ces formations de classe, et dans leurs cadres qu'ils devront mener leur action émancipatrice et civilisatrice. [l importe par conséquent d’élucider les conditions d'existence et le caractère propre des syndicats.
Le syndicat n’est pas un groupement de masses : il n’a pas pour but d’additionner mécaniquement les unités ouvrières en vue de constituer des majorités (2) : à l’illusion démocratique de la volonté générale fondée sur une conception abstraite de l'égalité, il substitue la notion réelle de la différence des aptitudes et le principe de la compétence. Sans doute est-il souhaitable que le nombre de syndiqués s'accroisse, mais ce n’est point là une condition
1. Cf. Syndicalisme et socialisme. Hubert Lagardelle (le Syndicalisme et le socialisme en France), p. 45. Paris, Rivière, 1908. — Cf. également du même auteur, Démocratie politique et organisation économique (Mouvement socialiste, 4° année, n° 94) et Classe sociale et parti politique (Mouvement socialiste, juilletaoût, 1909).
2. En Allemagne, il y a une masse de syndiqués dit M. Griffuelhes ; en France il y a un syndicalisme. Cf. Syndicalisme et socialisme. A noter également l’hostilité du syndicalisme au principe du syndicat obligatoire préconisé par les guesdites.
nécessaire et suffisante d'action féconde : l'expérience prouve que les organisations nombreuses tendent fréquemment à revêtir la forme démocratique et à se laisser gagner par la corruption politique. Il est préférable, dans l’esprit des théoriciens notamment, que se groupent d’abord et surtout « les plus conscients, les plus aptes à la défense professionnelle et à la lutte sociale » (1) parmi les travailleurs. « Tous ne sont pas sur le même plan —- écrit M. Lagardelle — parce que tous n’onl pas les mêmes aptitudes. Or la défense des intérêts précis et limités du prolétariat exige une compétence sûre » (2).
Par le fait même qu'ils se groupent, ceux qui la possèdent peuvent légitimement prétendre,pour leurs organisations,au «rôle d'organes directeurs et représentatifs de la masse prolétarienne (3). » En assumant la charge de l’affranchissement prolétarien, les syndicats, « formations sélectionnées » (4), acquièrent le droit à un véritable « gouvernement ouvrier », contre et outre l'indifférence propre à « la masse amorphe de l'ensemble des travailleurs (5). Ainsi, autant le guesdisme semblait imprégné de la superstition du nombre et de sa valeur sacro-sainte, autant le syndi-