‹ L'Idée de lutte de classes et son évolution depuis le Manifeste communisteChapitre 24 sur 135 · Cf. A. Labriola, Karl Marx, chap. VII · texte numérisé non relu

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vail consécutive à l'introduction des machines avait suscité de nombreux conflits proprement ouvriers au début du x1x° siècle. Est-ce à dire que le Manifeste comporte un tableau réaliste des oppositions de classes dans le cadre de l’usine anglaise ? Non point. Nous avons vu que la dialectique supposait une analyse psychologique.C’est proprement ce procédé que Marx et Engels appliquent aux formes de production, les étalant en quelque sorte dans toute leur possibilité logique, et leur conférant par là un degré de développement et un caractère de rigueur et d’absolu qu’elles ne possèdent pas ou n’ont pas atteint. Leur usine c’est l’usine type, et le régime capitaliste, tel qu'ils le décrivent,est une forme sociale réalisée dans toute l’étendue de ses possibilités : toute choses éloi gnées des nuances et de la complexité de la réalité contingente.

D'autre part, le Manifeste — où ce grossissement et cette simplification des formes historiques sont particulièrement sensibles — a été écrit en 1847 pour servir de credo à une secte révolutionnaire : c’est en quelque sorte le rudiment et l’abrégé de la doctrine. On conçoit donc que pour mettre celle-ci à la portée de tous, Marx et Engels se soient laissés aller à présenter les phénomènes sous leur angle le plus accusé et à fortifier leur argumentation de tableaux, c’està-dire de descriptions « dont la valeur ne dépasse pas celle d’une image artistique destinée à nous faire

J. Muller 3

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assimiler une idée » (1). On a pu saisir, non sans quelque raison, en divers passages des exposés historiques de Marx, une certaine & poésie sociale » (2) à laquelle on peut rattacher, semble-t-il, les formules du Manifeste relatives à la condamnation des classes moyennes et à la paupérisation croissante du prolétariat. À ces titres divers, la théorie marxiste de la lutte des classes mérite sans doute le qualificatif d’abstraction que lui accola un de ses commentateurs les plus autorisés (3).

Le point de vue dialectique a donc conduit Marx et Engels à tracer de vastes fresques où la définition historique de la lutte des classes perd souvent en exactitude stricte ce qu’elle gagne en simplicité et en vigueur.

Par un autre côté la forme systématique et logique que revêt cette définition se manifeste, et c’est le second caractère que nous allons examiner comme l'expression d’un fatalisme ou tout au moins d’un déterminisme matérialiste absolu. Le conflit entre le milieu économique et le mode de production

1. Georges Sorel, Préface au Socialisme de Colajanni. Paris, Giard et Brière, 1900, p. 12.

2. Sorel, Préface au Socialisme de Colajanni. Paris, Giard et Brière, 1900, p. XII.

3. Sorel, Préface au Socialisme de Colajanni. Paris, Giard et Brière, 1900, p. VIII. — Cf. également du même auteur la Décomposition du marxisme, chap. V. Paris. Bibliothèque du inouvement prolétaire. Rivière, 2° édition, 1910.

an, TE féodal, la manufacture et l’usine, la classe dont elle assure la domination, la grande production capitaliste qui aboutit à se nier elle-même, le prolétariat sauveur, toutes ces formes sociales et toute ces classes qui s’engendrent les unes par les autres : ce drame où chaque protagoniste donne naissance à « ses propres fossoyeurs », apparait bien à première vue comme un « théorème en marche ». Et, d'autre part, le fait de subordonner aux modifications dans la production de la vie matérielle toutes les transformations sociales, semble d’abord impliquer non seulement une conception mécaniste de l’histoire, mais la négation même de tout facteur proprement idéologique dans l’évolution des sociétés. C’est de la sorte, en effet, que les tableaux historiques de Marx et d’'Engels ont été compris des adeptes de la doctrine et c’est un des côtés par lesquels ils ont le plus prêté à la critique. Il importe donc d’examiner de près ce fatalisme ou ce déterminisme, d’autant plus que cette façon d'interpréter le marxisme n'a pas été sans influence sur une manière d'envisager la lutte des classes dans la pratique (1).

Nous avons vu que la forme générale du Manifeste contribuait beaucoup à faire ressortir ce caractère mécaniste qu'offre à première vue la définition his-

1. Cf. notre chapitre IV « La conception démocratique de la lutte de classes ».

torique des classes ci üc leurs antagonismes. Le style même y aide aussi singulièrement. Ayant à rédiger un petit manuel du communiste, Marx et Engels que leurs études et leur formation antérieures écartaient d’ailleurs de la phraséologie chère à la littérature révolutionnaire, s’efforcèrent d'y faire entrer un grand nombre de connaissances ou plutôt d'enseignements, sous une forme aussi saisissante que possible, mais où le siyle tirât toute sa vigueur de la précision suggestive de la pensée et non pas de l’appréciation personnelle des faits. De là ces formules qu’il faut absolument considérer comme telles, c’est-à-dire comme un moyen dont on se sert, dans un ouvrage élémentaire, pour résumer en l’exagérant l’esprit d’une argumentation ou d’un développement : € La bourgeoisie moderne apparaît comme le produit... de toute une série de révolutions dans le mode de production et les moyens de communication » (1). « Ce furent autant de chaînes, Il fallut que ces chaînes fussent brisées : elles furent brisées » (2). « La ruine de la bourgeoisie etila victoire du prolétariat sont également inévitables. » Ces phrases, et bien d’autres, ont fait crier au fatalisme. Îl convient, nous en avons indiqué la raison, de ne pas attacher trop d'importance à la rigueur de leurs affirmations ou à leur ton prophétique.

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