‹ L'Idée de lutte de classes et son évolution depuis le Manifeste communisteChapitre 62 sur 135 · Capacité, p · texte numérisé non relu

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en conformité avec ses principes de morale transcendante qu’il conçoit l’action instauratice d’un ordre nouveau. Le point de vue éthique domine donctoutes ses spéculations. Par là même, sa théorie de la lutte des classes revêt un caractère plus subjectif que les exposé marxistes, et plus contingent aussi. Elle est éminemment contemporaine d’une époque et d’un état d'esprit, en même temps qu’elle doit sa marque particulière au tempérament et à l’existence de celui qui la conçut.

L'auteur de la Justice dans la Révolution et dans l'Église est plus qu'aucun autre imprégné de l’idéologie révolutionnaire qui s’exaspère chez lui jusqu’au mysticisme. Des philosophes du xvin° siècle auxquels il s'oppose par ailleurs avec tant de relief, il a retenu la foi profonde dans la valeur organisatrice de la raison humaine, dont il salue dans 1789 la libération. Mais comme Saint-Simon, comme Fourier, il est obligé de constater la stérilité et l'avortement de l’œuvre révolutionnaire. De cette raison individuelle et abstraite il en rappelle alors à une raison proprement humaine, c’est-à-dire fondée sur la vie laborieuse des sociétés ; il socialise en quelque sorte la métaphysique révolutionnaire, mais n’en reste pas moins persuadé qu’il est possible à l’homme, mieux éclairé sur sa véritable nature et les données du problème, de résoudre ce problème. Solution du problème social, la Révolution sociale démontrée.

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Ces titres sont significatifs et sufliraient à ranger Proudhon dans la lignée des utopistes français, enfants de l’intellectualisme et de l'idéal classique. Mais, en vertu de ses origine Proudhon a participé davantage de l’esprit des masses que ses prédécesseurs et son système apparaît comme l'écho passionné de leurs espoirs et de leurs préoccupations immédiates. « Procureur général de la Révolution » il a mis en formules leur grand rêve de 1848. Sa théorie de la lutte des classes est,avant tout, française et faite pour la société française à un moment de son histoire : pratique, parconséquent et réaliste. Sous des apparences philosophiques ou économiques, elle est, avant tout, une réflexion d'ordre moral s’inspirant du présent pour agir sur le présent. Malgré les Contradictions et le Manuel du Spéculateur à la Bourse, Proudhon reste l’auteur de la Justice dans la Révolution et dans l'Église. C'est le prophète ardent d’une morale terrestre.

Le « docteur Marx » ne réfléchit point aux institutions susceptibles d'assurer à une société donnée l'équilibre parfait. Il étudie l’histoire, du point de vue de l’industrie humaine, s’efforçant de ramener la complexité des formes sociales à un élément unique dont les transformations commandent le devenir et déterminent son orientation présente. La solution du problème social ne ‘dépend donc point d’un effort de notre raison : élaborés par les siècles,ses

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conditions et ses éléments imposent leurs limites à notre action ses même temps qu'ils la déterminent. Sanr doute, cette attitude objective et olympienne ne saurait être parfaite et le Manifeste comme a Solution du problème social ou l’Idée générale de la Révolution au xix° siècle traduit, dans une certaine mesure, le grand rêve de 1848. Il n’en reste pas moins qu’en héraut de la raison pratique.Proudhon formulant les aspirations de la métaphysique révolutionnaire française renouvelées et enrichies au contact des masses,tâche à les accommoder aux exigences de la réalité quotidienne, tandis que Marx, aède illuminé d’une épopé de la civilisation matérielle, en célèbre les chocs futurs avec un visible désintéressement des contingences politiques et nationales comme des nuances multiples qui orientent l’action quotidienne. Dans un costume emprunté à Hegel, avec des rites scolastiques, l’auteur de la Justice apparaît comme un grand moraliste français du xix° siècle. Imposant aux thèmes traditionnels de la pensée socialiste une vue systématique et des cadres fixes, Marx est le premier philosophe du socialisme.

La notion de classe chez l’un est plus consistante, de contours plus nets parce que fondée sur une base certaine, la grande industrie symbolisée par l’usine ; plus vague chez l’autre et élastique, moins idéale par conséquent et plus adaptée aux réalités présentes, parce que, appuyée sur des exigences morales moins

rigoureusement démontrées peut-être que des cons- tatations « d'histoire philosophique (1) » mais d’une valeur aussi positive dans la marche des sociétés. Ces différences el ces qualités opposées en même temps qu'elles nous expliqueront les fortunes diverses des deux conceptions nous feront comprendre comment la définition syndicaliste de la lutte des classes pourra les unir dans une synthèse fondée à la fois sur un renouvellement et un élargissement du principe marxiste d'investigation historique et sur la reconnaissance de l’éminente valeur des facteurs moraux dans l’évolution.

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