‹ L'Idée de lutte de classes et son évolution depuis le Manifeste communisteChapitre 63 sur 135 · ET DANS LA COMMUNE DE PARIS · texte numérisé non relu

ET DANS LA COMMUNE DE PARIS

Moins de vingt ans après que Marx a convié, dans la formule qui conclutle Manifeste communiste, les prolétaires de tous les pays à s’unir, l'Association internationale des travailleurs se propose une organisation universelle des forces prolétariennes. En 1871, d'autre part, éclate à Paris un mouvement révolutionnaire fondé, dans son ensemble, sur des aspirations populaires. Nous nous proposons de rechercher dans quelle mesure ce groupement nouveau et cette crise locale procèdent de l’idée de classe, en examinant l'idéologie par où ils s’expriment.

$ 1. — L'IDÉE DE LUTTE DE CLASSES ET L'ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS

Avant de commencer l’étude idéologique de l’Internationale, il est utile, semble-t-il, d'indiquer briè-

vement quelle fut sa base de recrutement et quels éléments elle tenta d'organiser.

A. — Le personnel de l’Internationale

Au moment où se constitue l’Association internationale des Travailleurs, les armées ouvrières dont Marx nous a montré la concentration dans les usines de la grande production mécanique existent en Angleterre. Leurs unions fortement constituées, déjà anciennes, ont perdu l'esprit révolutionnaire qui les animait quelque vingt ans auparavant, à l’époque de cette agitation chartiste où Marx voyait le type de l’action politique prolétarienne. Le développement du régime manchestérien que les traités de 1860 viennent porter à son apogée, les ont ramenées à des préoccupations plus immédiates (r) : elles s'efforcent principalement d'utiliser immédiatement leurs forces corporatives respectives en vendant le plus cher possible leurs bras aux entrepreneurs. Absorbées par conséquent dans l’action quotidienne et particulière, elles ne fourniront que peu d’adhérents à une asso-

1. Cf. Béatrice et Sydney Webb, Histoire du trade-unionisme. — Kautsky, Politique et syndicats. Traduction française, Giard et Brière, 1903.

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ciation internationale qui se propose un but d’ordre général (1).

Les délégués anglais aux Congrès, ardents propagandistes politiques et membres des ligues politiques, appartiennent rarement aux grandes « unions ».

En France, la concentration ouvrière est beaucoup moins avancée. On ne la constate guère que dans le nord-est, la Seine-Inférieure et certaines régions minières du Centre (2). En quelques-uns de ces endroits, elle revêt un aspect conforme aux descriptions marxistes si l’on en croit Audiganne qui note, dès 1844, que çà et là, la « pensée fondamentale du socialisme » s’est « fait jour dans une certaine mesure ». Mais elle n’a pas donné lieu à un développement permanent de l’association ouvrière, sauf peut-être dans la Haute-Loire. Il n’y a de mouvement corporatif sérieux qu’à Paris même (3), où cependant une statistique de la Chambre de commerce fait connaître qu’en 1860 encore, 7,4 o/o des établissements seulement occupaient plus de 10 ouvriers, alors que 61,20/0 des patrons travaillaient seuls ou avéc un

1. Cf. Testut, Le Livre bleu de l’Internationale. Paris, Lachaud,

J. Guillaume, l’Internationalisme. Documents et souvenirs. Paris, de 1905 à 1910.

2. Audiganne, les Populations ouvrières et industrielles de la France dans le mouvement social au xix° siècle. Paris, 1854.

3. Cf. Albert Thomas, le Second Empire (in Histoire socialiste. Paris, Rouff).

ouvrier unique (1) : ces chiffres indiquent suffisamment que les conditions matérielles d’une organisation de classe font défaut. Et de fait, l’Internationale française, essentiellement parisienne à l'origine, s’appuiera moins sur les associations ouvrières existantes que sur certaines individualités appartenant sans doute au monde ouvrier, mais étrangères à la condition du prolétariat de la grande industrie, et apportant moins dans leurs désirs positifs d'organisation l'esprit de résistance des groupes auxquels elles pouvaient adhérer isolément que certaines tendancesintellectuelles et morales d'artisans cultivés (2). Si nous examinons la première commission parisienne de l’Inlernationale, nous y relevons des hommes adonnés à des spécialités ou à des industries de luxe : un ciseleur, un graveur-décorateur, plusieurs mouleurs en bronze, un opticien, un relieur (3). Plus tard même, quand le développement des voies de communication et les progrès de la technique auront industrialisé davantage l’économie et rendu plus fréquents les conflits entre ouvriers et patrons, l'association, modifiée, nous le verrons dans son idéologie, n'apparaît pas davantage comme l’organi-

1. « L'idée corporative est celle qui va le plus au cœur des ouvriers parisiens », dit Corbon. Le Secret du peuple de Paris.

2. Cf. Weill, Histoire du mouvement social en France, 1852-1900. Paris, Alcan.

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