Cf. Lagardelle, article cité dans notre chap. I
modeler sur celle de l’Internationale. Lors du procès intenté au début de 1868 à la commission parisienne, Tolain, en appel, répondra de la sorte à l'avocat général : « Nos associations que la loi condamne seront les seuls éléments d’ordre et de reconstruction que trouvera la société lorsque sera venue la catastrophe(1)».
Nous saisissons donc jusqu’à présent, dans l’idéologie de l’Internationale, une tendance blanquiste à l’action révolutionnaire traditionnelle, telle que la conçoit Marx, mais privée d’une notion forte de la classe; un sentiment très vif, d’autre part, des besoins particuliers des travailleurs et de l’autonomie prolétarienne nécessaire inspirant une conception réformiste et pacifique de la réorganisation sociale.
Les années qui suivent immédiatement la constitution de l’association et ses premières assises sont marquées par un redoublement des conflits ouvriers. C’est en 1867 la grève des bronziers à Paris, celle des tisseurs à Roubaix ; en 1868 une importante grève du bâtiment à Genève ; en 1869 enfin, sans parler des chocs sanglanis de la Loire, les cotonniers normands, les marbriers et les mégissiers à Paris soutiennent des luttes plus ou moins longues (2). Les asso-
r. Cf. Weill, op. cit., Sur la fortune de cette idée, voir notre deuxième partie,$ 4.
2. Cf. Weill. — Thomas, op. cit. Notons que la période qui va de 1860 à 1870 est marquée par de nombreuses découvertes de procédés, techniques nouveaux, et par une grande amélioration du machinisme dans diverses industries.
ciations ouvrières croissent en nombre et en importance, accentuant leur caractère de sociétés de résistance et abandonnant peu à peu l'idéal coopératiste, très vivant vers 1864. Peu d’entre elles, nous le savons, adhèrent directement à l’Internationale, mais ce sont des syndiqués qui dirigent les sections françaises de l'Association; d'autre part l’état d’esprit qu'elles créent (1) va faciliter le développement de la tendance blanquiste, qui, sous l’impulsion des intellectuels marxistes servis par les circonstances accentuera son caractère ouvrier. Mais, remarquonsle bien, l'idéologie qu’expriment les Congrès de Lausanne, de Bruxelles et de Bâie émane beaucoup moins du prolétariat que les conceptions d'artisans qui triomphaient à Genève. À partir de 1868 surtout, ce sont des intellectuels qui vont formuler en langage marxiste les aspirations des travailleurs: les assises de l'Association deviennent une académie où l’on commente le Manifeste. Dès le Congrès de Lausanne de Paepe réussit à faire proclamer le danger antiprolétarien que constituent les associations ouvrières à tendances purement coopératistes,en tendant à créer une aristocratie ouvrière destinée à opprimer ellemême un cinquième État plus misérable. C'est la conception marxiste de l’homogénéité de la classe
1. Varlin, ouvrier relieur, affirme la lutte des classes au second procès de l’Internationale.
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égale devant l'exploitation capitaliste qui fait entendre sa protestation, en rappelant la nécessité pour le prolétariat « de se convaincre bien de cette idée, que la transformation sociale ne pourra s’opérer d’une manière radicale et définitive que par des moyens agissant sur l’ensemble de la société » (1). Le Conseil général, organe purement administratif à l’origine, prend à cette époque beaucoup plus d'importance: ses rapports inspirent en quelque sorte les débats des Congrès. À Bruxelles,en 1868,il déclare que « l’Internationale est la produit spontané du mouvement prolétaire engendré lui-même par les tendances irrépressibles de la société moderne ». C’est la pure phraséologie marxiste. Son rapport de Bâle est entièrement consacré en 1869, à ce qu’il nomme les guérillas entre le capital et le travail. Dès Lausanne d’ailleurs Dupont, membre du Conseil général, déclarait «considérer la grève non seulement comme une arme, mais aussi comme le meilleur moyen d’organiser les forces de la classe ouvrière » (2). Nousn’avons pas besoin de rappeler que les deux Congrès de Bruxelles et de Bâle consacrent l’idéal de l’association libre des producteurs, tel qu'il ressort des
1. Cf. Testut, p. 283. —J. Guillaume ne cite guère comme délégués à ce Congrès que des intellectuels. Les Français seuls sont représentés par des artisans (ferblantier, cordonnier, tailleur). Cf. Guillaume, op. cit., t. I.