LA DOCTRINE
A.— Les données marxistes
Marx a décrit le processus selon lequel le régime capitaliste se détruit lui-même en abolissant, par son propre mécanisme, les conditions matérielles et morales de la vie en société. La grande entreprise centralisée qui s’est élevée sur les ruines des exploitations moyennes ne peut subsister — en renouvelant
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sans cesse son outillage et ses procédés — qu’à la condition d'opérer un prélèvement sur le produit du travail des exploités. Cette opération tend à réduire constamment les salaires, jusqu’à les abaisser au strict minimum nécessaire à l’existence, à rendre par conséquent de jour en jour plus précaire le sort d'un prolétariat toujours plus nombreux, renforcé qu'il est par le déchet croissant des classes intermédiaires en voie de disparition ; en face de cette marée montante d’esclaves affamés, les maîtres de la production s'épuisent dans ces crises toujours plus graves qui sont indissolublement liées à la création capitaliste des richesses. Plus-value, concentration progressive, paupérisation et prolétarisation croissantes, crises mortelles : toutes données que la conception démocratique de la lutte des classes fait siennes et dont elle constitue son fondement théorique. Est-ce à dire, s'est-on demandé,qu'’elle ait eu besoin de les emprunter à Marx? N'y avaitil pas là des idées « courantes dans le socialisme français » (r). Sans doute, mais il n’en reste pas moins que c’est l’auteur du Capital qui leur conféra leur forme définitive ; en les exprimant avec autant de rigueur que d'énergie. Cest bien d’ailleurs de Marx que se réclamait
1. Cf. Mouvement socialiste, 1er et 15 octobre 1905. Compte rendu critique de M. Lagardelle sur l'étude de M. Fournière, la Crise révolutionnaire du socialisme français (Revue socialiste, juin et juillet 1905).
M. Guesde, exposant à la tribune du Palais-Bourbon la « solution collectiviste » dans une argumentation au cours de laquelle il invoquait expressément l’autorité du Capital (1) ? Notons que dans cet exposé il s’attardait avec complaisance à définir età défendre la notion de plus-value que l’on s'accorde, croyonsnous, à considérer comme spécifiquement marxiste. «C’est encore à Marx que les militants du Parti ouvrier français s’adressaient pour lui demander de rédigerles considérants théoriques de leurprogramme d'action en 1880. On peut admettre que la définition historique de la lutte des classes, telle qu’elle résulte des tableaux du Manifeste et des analyses du Capital, constitue le point de départ et la base du guesdisme (2). Nous aurons, il est vrai, l’occasion de constater que ce dernier fut amené, par les exigences de la pratique, à donner aux formules marxistes un caractère axiomatique qu’elles n’offrent pas toujours chez leur auteur.
1. Cf. Quatre ans de lutte de classe à la Chambre,par J. Guesde. Paris, Jacques.
2. Le Congrès du Parti ouvrier français tenu à Roubaix en 1884 déclare que la révolution sociale « ne dépend pas de la plus ou moins vive impatience des intéressés ; elle sera la conséquence fatale des mouvements généraux qu’élabore la société moderne. » Cf. Blum, Les Congrès ouvriers et socialistes français. Paris,
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b) L'esprit démocratique
S'il emprunte au marxisme les éléments de sa théorie de la lutte des classes, le guesdisme leur donne une signification souvent assez étrangère aux préoccupations dominantes de Marx ou les interprète d’un point de vue qui n'était pas le sien.
Pour nous reporter à un texte récent de Marx, voici comment débutaient les considérants qu'il rédigea pour le programme du Parti ouvrier français :
Considérant :
Que l'émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres humains sans distinction de sexe, ni de race,
Que les producteurs ne sauraient être libres qu'autant
qu'ils seront en possession des moyens de production (1)...
A la fin de 1878, M. Guesde et quelques militants adressaient aux travailleurs français un manifeste qui débutait :
Considérant (2) :
1° Que tout homme en sa qualité d'homme a droit, dès sa
naissance, à une égale satisfaction de ses besoins et à l’égal