‹ L'Idée de lutte de classes et son évolution depuis le Manifeste communisteChapitre 92 sur 135 · DE LA LUTTE DES CLASSES · texte numérisé non relu

DE LA LUTTE DES CLASSES

La définition marxiste de la lutte des classes est le résultat d’une réflexion qui demande à un certain procédé d'investigation historique les lois d’un mouvement social trop faible encore et informe pour offrir, par lui-même et sous sa forme actuelle, matière à spéculation. Quoique s'inspirant davantage des réalités contemporaines, l’affirmation proudhonienne ne se base point sur une expérience ouvrière immédiate. La conception syndicaliste, au contraire, résulte d’une réflexion portant sur une action prolétarienne réelle et actuelle. Le syndicalisme dans son ensemble et à des degrés divers, suivant qu'on létudie chez les doctrinaires ou chez les militants, apparaît comme une philosophie de la vie ouvrière, c’est-à-dire une spéculation se proposant comme objet un certain nombre de faits et d’actes spécifiquement prolétariens

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dont la réunion constitue un mouvement continue et une pratique éprouvée. C'est pourquoi l’on ne peut, à vrai dire, parler d’une définition syndicaliste de la lutte des classes. Celle-ci s’est affirmée et réalisée en dehors de toute doctrine déterminée et a revêtu sa forme présente préalablement à toute théorie. La réflexion n'intervient que postérieurement afin de systématiser l’action en la formulant. Esi-ce à dire que son rôle se borne à cette tâche, et la conception syndicaliste à étiqueter et à classer les manifestations récentes de l’antagonisme des classes ? S'il en était ainsi, elle ne saurait longtemps retenir notre attention dans une étude consacrée surtout à l’idéologie. Mais, en réalité, en tant que philosophie ou interprétation du mouvement ouvrier, elle se préoccupe d’en déterminer le sens profond et d’en établir la portée, par la recherche des conditions qui assureront son succès. Elle continue donc — à un demi-siècle d’intervalle — la tradition des idéologies marxistes et proudhoniennes : aussi tout en nous proposant l'étude de la conception syndicaliste pour elle-même, indiquerons-nous au cours de notre examen, dans quelle mesure elle procède de ces dernières et quel rajeunissement elle impose à ceux de leurs thèmes qu'elle prend à son compte.

Nous examinerons dans des paragraphes successifs la notion syndicaliste des classes, la mission que la docirine confère aux producteurs, ia forme sous

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laquelle elle conçoit leur action, et les fins dernières qu'elle lui assigne.

Ç 1. — LA NorIoN SYNDICALISTE DES CLASSES

L'ensemble des descriptions et démonstrations marxistes se couronne du tableau suivant : en haut un état-major de €capitaines d'industrie », résolument despotiques mais hardiment novateurs, qui ne conçoivent et ne peuvent concevoir la société que sous la catégorie de la production et de l’échange, et lui impriment, en conséquence, à l’aide des institutions qui constituent l'Etat bourgeois, une forme adéquate à leurs besoins pratiques, en bas une masse de travailleurs, que l’uniformité et la déspéciclisation des besognes avec l'égalité devant la loi d’airain ont transformée en un prolétariat homogène, appelé à faire cette révolution du nombre rendue inévitable par l’évolution même du régime qui assure la domination de ses maîtres.

Cette vue des antagonismes sociaux correspond à peu près exactement, remarquent les théoriciens syndicalistes, à l’aspect qu'offrail la réalité économique, lorque Marx et Engels écrivaient le Manifeste, particulièrement dans cette Angleterre où ils apercevraient le type préformé de l’évolution capitaliste. Mais cerégime de « l’économie du coton », ainsi qualifié à cause de la prépondérance de l’industrie textile,

= 144 — caractérisé par la simplicité dela tâche exigée de l'ouvrier qui « déspécialisé » est réduit pour ainsi dire au rôle de manœuvre tend à disparaître (1). L'emploi généralisé du combustible minéral, et les procédés nouveaux résultant des applications scientifiques ont fait passer au premier plan les industries métallurgiques, inaugurant ainsi le régime de « l’économie du fer». Or, l’ouvrier métallurgiste apparaît aux théoriciens syndicalistes bien différent prolétaire selon. la conception marxiste. « Aujourd’hui, dit M. Sorel, nous savons qu’il faut à la machine un ouvrier supérieur, capable de travail très qualifié, qui puisse suivre des mouvements très rapides et très délicats, qui ait à dépenser plus d’attention que de force.» Le producteur qui (n’est plus comparable qu'à l'artisan artiste» n’a rien de commun avec l’esclave affamé des débuts de l'ère capitaliste : sa rétribution lui permet d'ignorer « l'inertie, la malveillance et l’insouciance qui caractérisaient le salarié aux époques des salaires de famine... il veut bien faire, car il aime son œuvre » et il «ne cesse de progresser et de se mettre au niveau de techniques plus délicates » (2). Est-ce à dire que l’économie tout entière participe aujourd’hui du caractère de la production métallurgique ? M. Berth insiste, le premier, sur les « grandes

1. Cf. Georges Sorel, /ntroduction à l'Économie moderne. 2. Cf. Georges Sorel. Les divers types de coopératives (Science sociale, septembre 1899).

différences qualitatives(r) que l’on relève immédiatement entre le labeur d’un typographe ou d’un mineur « relativement simple dominé par les traditions » et le travail d’un ouvrier métallurgiste caractérisé par l'absence de routines et « dont le rylhme est perpétuellement nouveau et pour ainsi dire révolutionnaire ». Il n'y a donc pas un prolétaire type, il y a des producteurs, et parmi ceux-ci, ceux qui représentent la forme la plus avancée de la grande industrie moderne, ce sont les métallurgistes, qui en raison même des conditions de leur besogne portent en eux l'esprit révolutionnaire de la production capitaliste. Se fondant ainsi sur une analyse technique du travail, le syndicalisme substitue à la notion du prolétariat homogène celle de groupes ouvriers différenciés par leurs tâches respectives non seulement quant à leur mode d’existence, mais quant à leur mentalité même, distinguant parmi ces groupes ceux qui sont le mieux adaptés aux exigences de la production moderne.

Alors que Marx était dominé par la considération de la masse ouvrière, les théoriciens que nous étudions se sont efforcés de définir l’homme qui vend sa force de travail en fonction de l'emploi que reçoit cette force et des qualités diverses qu'elle manifeste.

1. Cf. Édouard Berth, Anarchisme individualiste, marxisme orthodoxe, syndicalisme révolutionndire, II, p. 25, 26, 27, 2° série, 7° année, n° 154.

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Et sans doute les besoins de la propagande en vue d’une action commune font-ils insister fréquemment les écrivains qui nesont point à proprement parler des doctrinaires et les militants sur le fait primordial de l'exploitation identique et sur l’uniformité de la condition ouvrière, ils n’en ont pas moins le sentiment très vif de l'autonomie professionnelle des travailleurs « même industrie, même métier, effort similaire (1) » formule M. Pouget et il ne conçoit « l'identité d'intérêts et la communauté d’aspirations qu'entre producteurs « coordonnés selon leurs besoins, leurs activités professionnelles et leurs tendances ». Ces besoins et ces tendances diverses M. Griffuelhes s’en est fait l'écho au cours de son «voyage révolutionnaire » (2).

Cette notion complexe et hétérogène de la classe ouvrière, imposée par le développement même du mouvement syndical, apparaît très différente de la conception unitaire de Marx, mais c’est du point de vue marxiste (3) de la production qu’elle est formulée et justifiée par les théoriciens. \

La définition de la bourgeoisie, telle qu’elle résulte du Manifeste et du Capital ou de la Lutte des classes

1. Pouget, Les Bases du syndicalisme. Bibliothèque syndicaliste, Le Re

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