Nul souverain ne possédera deux souverai
netés à la fois, néanmoins les électeurs de I^mpire pourront être élus empereurs. S'il arrivait à un prince une deuxième souveraineté, il clioisirait entre la première et la nouvelle.
6. Le royaume d'Espagne ne sortira point de la maison de Bourbon ou de France tant qu'il y aura dans celte maison, deux màies, des branches aînées ou des branches cadettes
7. Le développement du commerce et son libre exercice sont les conditions essentielles d'une paix durable. En pratique, l'abbé aboutit au même résultat que Bentham qui veut la suppression de toutes les entraves apportées au commerce, mais l'un voit dans les douanes, une question économique ; l'autre une question fiscale.
8. Aucun souverain ne pourra prendre les armes que contre celui qui aura été déclaré l'ennemi de la société européenne. En cas de plainte d'une puissance, le Sénat de la ville de Paix, agira comme conciliateur et ensuite comme juge. Les querelles seront donc réglées, au moyen de l'arbitrage. Mais si un des alliés ne se soumet pas à la décision des arbitres, qu'en résultera-t-il ? Le tribunal suprême sera-t-il impuissant à faire exécuter son jugement? N'aurat^il à sa disposition que des sanctions dérisoires? L'abbé est catégorique. L'alliance agira contre
TEtat rebelle jusqu'à ce qu'il soit réduit. II paiera les frais de la guerre et perdra à jamais les provinces conquises. Nous sommes loin des indécisions de Bentham qui ne sait trop comment trouver une solution pacifique. Ici c'est l'arbitrage à coups de canon. Nous connaissons les dangers de ce système. En fait nous aboutissons au despotisme écrasant de la nation la plus forte De Saint-Pierre ne s'arrête pas là. Lorsque, dit-il, la Société comprendra un certain nombre de voix, les souverains qui refuseront d'y entrer seront poursuivis comme ennemis du repos de l'Europe. Ils seront dépossédés ou ils entreront dans l'alliance. Ces alliés malgré eux ne seront-ils pas une cause de trouble et de désorganisation ? Dans ses moyens Bentham est plus pacifique que l'abbé français.
Quoi qu'il en soit ce dernier est plus précis. Il essaye de tout prévoir. Son contrat de confédération est prêt, il n'y manque que les signatures des parties pour qu'il entre aussitôt en vigueur.
Dans les articles suivants, il continue l'exposé de son plan d'organisation. Les souverains qui commandent à un million deux cent mille âmes auront seuls un suffrage, sinon ils devront se grouper. L'unanimité des voix sera nécessaire pour modifier l'un des articles pré-
cédenls. Les autres questions seront résolues à la majorité des trois quarts des voix. Puis il choisit la ville d'Utrecht comme résidence du Sénat de TUnion. Ce Sénat aura une indépendance absolue et entretiendra des ambassadeurs dans les capitales étrangères. Il désignera les successeurs des souverains mourant sans héritiers, bref il réglera les questions les plus importantes. Il s'agit d'une transformation complète de Tétat politique européen.
Cinquième discours. — De quelque manière qu'on l'envisage son projet rétablira ou consolidera la paix.
Sixième discours. - Il réfute toutes les objections qu'on pourrait lui opposer. Il en trouve près de soixante dix. Sa grande réponse est celle ci : « Il est impossible que l'excellence d'un pareil projet ne l'emporte pas sur tous les obstacles ».
Septième discours, — Il énumère huit articles utiles à la formation et à la conservation de l'union. En cas de guerre le Sénat nommera un généralissime. Puis il s'occupe très longuement de l'organisation et des contributions du Sénat. Tour à tour et, par semaine, chaque député sera prince du Sénat et gouverneur de la ville. Il présidera un conseil des cinq qui s'occupera des affaires journalières urgentes et importantes. Le
Sénat comprendra quatre bureaux permanents et plusieurs bureaux transitoires pour concilier les différends. Le jugement arbitral sera double (jugement de provision et jugement définitif). Le contingent à fournir par chaque Etat est déterminé. Enfin l'Union européenne une fois formée s'occupera de constituer une union asiatique. L'abbé présente un système complet où tout est prévu, ordonné, tandis que Bentham expose brièvement les questions qui ne se rapportent pas à l'économie politique.
' Troisième volume. — Après avoir résumé diverses objections qui lui ont été faites, l'abbé essaye de prouver, à l'appui de sa thèse de confédération, que, dans toute communauté organisée, l'autorité supérieure est intéressée au bien être et au bonheur de ses sujets. Parfaitement, mais, dans sa société d'égaux, les rois qui auront des intérêts contraires à ceux de la communauté, ne tenteront-ils pas de les faire prévaloir ? Enfin .il est peu probable que des souverains consentiront à confier le soin de leurs intérêts à la direction d'une autorité supérieure, au prix de leur indépendance et du droit de dire le dernier mot sur les questions pouvant toucher à leurs intérêts vitaux.
En 1728, pour appeler rattention sur lui, l'abbé de Saint-Pierre publia un résunné de son projet. C'est là que se trouvent condensés les cinq articles si célèbres, que lui-même qualifie d' « élixir merveilleux ». En réponse à l'envoi de ce livre le cardinal Fleury lui écrivit : « Vous avez oublié, Monsieur, un article préliminaire pour base aux cinq que vous me proposez. C'est de commencer, avant de les mettre en pratique, par envoyer une troupe démissionnaires pour y préparer le cœur et l'esprit de princes contractants )).I1 lui conseillait en mène temps de « fabriquer des potions calmantes et adoucissantes pour tenir les humeurs solides et liquides dans un jus.te équilibre ». C'était, sous une forme humoristique, une critique très juste et très sensée. Pour nous résumer, le projet de l'abbé qui nous apparaît plus complet, plus minutieux que celui de Bentham, est aussi chimérique.
Nous saluons maintenant un des grands penseurs qui aient existé, Emmanuel Kant. Décrire et apprécier son œuvre philosophique ne rentre
pas dans notre cadre. Nous dirons simplement que ce fut un homme de mœurs intègres et d'une modestie exemplaire. Il accomplit sa tâche, sans rechercher les honneurs, loin des vaines et stériles discutes. Il n'empêche que, depuis sa mort, sa renommée n'a fait que grandir. Lui aussi s'est laissé séduire par l'idée de paix perpétuelle. C'est son projet que nous allons rapidement étudier.
Bentham est un économiste, Kant un philosophe. Par là, nous indiquerons, de prime abord, la grande différence qui sépare les deux projets.
Dans sa préface (1), le professeur d'Iéna rappelle l'histoire de cet aubergiste dont l'enseigne représentait un vaste cimetière, avec ces mots : «A la paix perpétuelle ». Il ne recherchera pas si cette inscription satirique s'applique aux hommes de guerre ou (( aux philosophes qui font ce doux rêve » et il semble se garder de prétendre exercer la moindre influence sur l'esprit des hommes d'Etat. Bentham espérait arriver à les persuader.
4 . Eléments métaphysiques de la doctrine du droit. De la paix perpétuelle, p . 289 et seq. Traduit de l'allemand par Jules Barni^ Paris^ Auguste Durand, 1853.
Avant de poser les « articles définitifs » de son traité de paix, Kant énumère un certain nombre d' « articles préliminaires » qui sont, pour les Etats, autant de préceptes de conduite destinés à faciliter l'établissement de la paix perpétuelle. Les voici :
1. Nul traité de paix ne sera considéré comme tel si Ton réserve secrètement quelque sujet de recommencer la guerre, sinon il ne s'agirait que d'un armistice et l'on ne doit pas admettre de restrictions mentales, dans un sujet aussi grave. Ce principe est facile à justifier, théoriquement, mais, en pratique, il est assez difficile à suivre. Ne peut-on pas, sans aucune arrière-pensée, insérer dans un traité de paix des clauses qui serviront, un jour, à une nouvelle déclaration de guerre ?
2. Aucun Etat, petit ou grand (cela est indifférent) ne pourra être acquis d'aucun autre et par aucune manière. Suivent les raisons. Un Etat n'est pas un patrimoine comme le sol où il se trouve. C'est une société d'hommes qui, seule, a le droit de disposer d'elle-même. « Un Etat a comme une souche ses propres racines et l'incorporer comme une greffe à un autre Etat, c'est lui enlever son existence de personne morale pour en faire une chose, ce qui est contraire à l'idée du contrat originaire, sans laquelle on
ne saurait concevoir de droit sur un^uple ».
3. « Les armées permanente» {miles perpétuas) doivent disparaître avec le temps y^. Etant toiijours prêtes à agir, explique Kant, elles menacent sans cesse d'autres Etats et les excitent à augmenter, à l'infini, le nombre de leurs hommes armés. Cette rivalité, source inépuisable de dépenses qui rendent la paix plus onéreuse qu'une courte guerre, fait même entreprendre quelquefois des hostilités, dans la seule vue de se délivrer d'une si pénible charge. D'ailleurs, être pris à la solde pour tuer ou être tué, c'est servir d'instrument et de machine dans la main d'autrui et Ton ne voit pas trop comment un tel usage, que TEtat fait des hommes, est compatible avec les droits que la nature leur donne sur leur propre personne.
Kant ne s'attarde pas, comme Bentham, à démontrer longuement que la guerre et les causes de guerre portent atteinte à la richesse des nations. Le point de vue philosophique l'intéresse surtout. Il est contraire à la dignité de l'homme de se louer pour tuer ou être tué. Un Etat a seul le droit de disposer de lui parce que c'est une personne morale. Voilà ce qui l'inquiète. Nous croyons que Bentham qui s'appuie surtout sur l'utilité serait plutôt écouté du vulgaire.
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Kant désire lui aussi la réduction des forces militaires, mais pas comme mesure brusque et soudaine décidée par convention. Ce serait le <( dernier terme de l'évolution pacifique ». De là il résulte qu'il ne regarde pas le désarmement comme un des articles définitifs de son traité de paix. Néanmoins sa solution est plus radicale que celle de l'économiste anglais, il préconise, dans un laps de temps, il est vrai, indéterminé, la complète disparition des armées permanentes. Ici il est facile de voir que la question n'est pas de rechercher quelles sont les inconvénients de ces armées, mais de savoir si l'on peut s'en passer.
4. On ne doit point contracter de dettes nationales en vue des intérêts extérieurs de TEtat. Kant admet que Ton cherche des ressources aiu dedans ou au dehors pour les besoins internes, il cite Tamélioration des routes^ la fondation de nouvelles colonies (sur ce dernier point Bentham eût protesté), en revanche il n'admet pas Fexistence d'un trésor constitué pour augmenter la puissance de TEtat et servir en cas de guerre, Par cet usage de l'emprunt, affirme-t-il, les nations étrangères courent le risque d'être entraînées dans des hostilités qu'elles n'auraient pas voulues et de souffrir de la banqueroute éventuelle de l'Etat emprunteur. Ce double risque
justifierait la formation d'une ligue destinée à le faire cesser. Mais tous les Etats ayant besoin de crédit — surtout à notre époque — l'idée ne leur viendra jamais d'entreprendre cette croisade d'un nouveau genre.
5. Aucun Etat ne doit s'immiscer de force dans la constitution et le gouvernement d'un autre Etat. C'est le principe de non-intervention.
6. Nul Etat ne doit se permettre, dans une guerre avec un autre, des actes d'hostilité qui rendraient impossible le retour de la paix — tels que les empoisonnements, etc., car de tels actes « ne laisseraient de place à la paix perpétuelle que dans le vaste cimetière du genre humain ». — De tous les préceptes du philosophe allemand, celui-là est certainement le plus sensé et c'est celui que l'on a tenté le plus de réaliser, dans les diverses conventions internationales du siècle dernier.
Tous ces préceptes sont très beaux. Les Etats devraient se conduire de cette façon. Pratiquement c'est autre chose.
Après avoir ainsi préparé le terrain, Kant énumère les articles définitifs. Son idée se trouve déjà dans Rousseau. Dans l'étal de ne^
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ture, entre deux hommes, du voisinage et de l'absence de tout lien, résulte fatalement la guerre, tantôt ouverte, tantôt sous forme de menace perpétuelle. Donc tous les hommes doivent être engagés dans une organisation juridique, de même les peuples. Et Kant distingue : 1) le droit politique intérieur, pour les hommes faisant partie d'un même peuple ; 2) le droit des gens, pour les Etats dans leurs rapports réciproques ; 3) le droit de l'humanité, considérant les hommes et les Etats dans leurs rapports extérieurs et comme citoyens de la communauté humaine. Gela posé, étudions les articles définitifs.
1) « Chaque constitution doit être républicaine, c'est-à-dire doit affecter cette forme de gouvernement ou chaque citoyen concourt, par ses représentants, à la confection des lois et à décider si on fera la guerre ou non. Or, dit-il, décréter la guerre c'est pour les citoyens décréter contre eux-mêmes toutes les calamités et toutes les charges de la guerre, car il s'agit pour eux de combattre en personne, de payer, de leur poche, les frais de la guerre, etc., tandis qu'un souverain n'a pas à craindre ces inconvé nicnts et ces charges. En outre, la forme républicaine est la seule qui repose sur l'idée dé contrat ; qui se fonde sur le principe de la 11-
berlé (1) des membres d'une société comme hommes ; sur celui de la soumission de tous, comme sujets, à une législation unique et commune ; sur la loi de l'égalité de tous les sujets, comme citoyens. Par constitution républicaine, il entend la forme de gouvernement où le pouvoir législatif est séparé du pouvoir exécutif, lo pouvoir de déclarer la guerre rentrant dans les attributions du premier (2).
On voit, par cet article, que le projet de Kant est surtout politique, par opposition à celui de Bentham qui est économique ; cela signifie que le philosophe allemand espère arriver à la paix perpétuelle grâce à un changement dans le
i. Pour Kant, la liberté est le droit de tout faire, sauf ce qui est interdit par des lois auxquelles on a donné son assentiment ; et l'égalité, consiste en ce qu'un citoyen ne peut juridiquement obliger un autre à quelque chose, sans être obligé à son tour par celui-là de la même façon.
2. Kant distingue nettement la forme républicaine de la forme démocratique. Les gouvernements se répartissent en deux catégories suivant deux principes, on peut s'attacher ou bien aux personnes, en qui réside l'autorité (autocratie, aristocratie, démocratie), ou bien à la manière d'en user (forme républicaine où les pouvoirs législatifs et exécutifs sont séparés ; forme despotique où ils sont confondus). Or. la démocratie est despotique car elle statue à l'égard de tous, même de ceux dont la volonté est contraire à ses actes. Toute forme de gouvernement qui n'est pas représentative n'existe pas parce que celui qui ordonne est, en même temps, l'exécuteur de ses commandements.
:roit public interne des nations. Bentham ne 'en préoccupe pas. Thùoriquement l'idée de tant n'est pas mauvaise ; les froissements et les leurls entre les Etats confédérés seraient moins
craindre, en pratique, il paraît très diffiile de placer, sous la même forme de gouverlement, toutes les nations du globe, d'esprit et ;e caractère si divers. En choisissant la constiution qu'il qualifie de républicaine, il croit que es peuples, maîtres de leurs destinées, ne se anceront plus dans des guerres inconsidérées, iln est-il bien sûr ? Le peuple ne se laisse t-il las souvent emporter, par ses passions, et ne tousse-t il pas ses représentants vers des actes lont il ne calcule pas les conséquences, tandis [ue le souverain hésitera, reculera devant la ;uerre ? à un autre point de vue, dans certains as, on doit se résoudre à la guerre, si l'on ne eut exposer l'Etat aux pires dangers et les itoyens de l'Etat de Kant n'échapperont pas à ette fatalité.
2) Il faut que le droit des gens soit fondé sur ine fédération (1) d'Etats libres ; les peuples
1 . Il s'agit d'une union d'Etats et non pas d'un Etat formé de euplea. Dans ce dernier cas, les différents Etats ne constitueîient plus qu'un seul peuple, sous l'autorité supérieure de union, ce qui ne leur permettrait pas de subsister comme Itats. Cette forme est donc incompatible avec leur existence en int qu'Etats .
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comme les individus, tant qu'ils restent dans l'état de nature, sont sujets à se léser par suite du simple voisinage. Seul, un pacte spécial, ayant pour but de terminer toutes les guerres, garantira l'état de paix. Les nations devront donc renoncer à leur droit de guerre, comme les particuliers ont renoncé à la liberté anarchique des sauvages, pour se soumettre à des lois coercitives et former un Etat de nations. Cette alliance aurait pour but la conservation de la liberté de chaque Etat. Gomment se formerait cette confédération? Il suffirait, dit Kant, qu'un peuple puissant et éclairé se constitue en république. Ce pays serait le point central, autour duquel Tunion se ferait peu à peu et s'étendrait, de proche en proche, jusqu'à embrasser à la fin tous les peuples de la terre — Bentham ne s'occupait que de TEurope, la sollicitude du philosophe allemand s'étend sur les nations du globe entier. Sa confédération ne sortirait pas en bloc d'un congrès, où se seraient réunis les députés des Etats, ainsi que le veut l'économiste anglais, non, il suffirait qu'un Etat adopte la forme républicaine ; aussitôt, par une sorte d'attraction, les autres se grouperaient autour. C'est du rêve pur. (( Les dissentiments, ajoute-t-il, seraient terminés par des voies civiles, comme ceux d'un particulier le sont par un procès ». Oui, mais
sur le particulier, il y a l'huissier et le genarme qui se chargent de faire exécuter la sennce. Ici quelle sanction le tribunal aurait-il à sa ispositiqn ? Comment serait composé le tribual ? On ne sait. Bentham, quoique sobre de âtails, aborde au moins ces questions. La conidération de Kant est bien pâle, bien imprécise côté de celle de l'Anglais, qui pourtant est loin être parfaite. Elle se perd dans les brumes du >nge.
En résumé, la théorie de Kant est la suite logiue de cette idée que tout lien social dérive d'un entrât. N'est-ce pas une erreur ? Le droit ne êrive-t-il pas du besoin d'ordre qu'engendrent îs relations sociales ? Cela posé, l'idée de paix erpétuelle n'est pas fatalement liée à un chanement dans les institutions politiques. Seule, la Dnviction ferait renoncer les États à la guerre - s'ils le voulaient.
3. Le droit cosmopolitique doit se borner aux Dnditions d'hospitalité universelle. Kant entend ar là le droit qu'a tout étranger, au point de vue iridique, de ne pas être traité en ennemi, dans î pays où il arrive. C'est un droit de circulation îconnu à tout homme et qui a sa cause dans la 3tondité de la terre. Ce droit d'hospitalité ne étend pas au delà de ce qu'il faut à des hommes loignés pourentretenirensemble un commerce
mais, de cette manière, des relations se forment et l'on s'achemine vers une constitution cosmopolitique.
Dans l'explication de cet article, ie professeur allemand se rapproche de Bentham, en attaquant les colonies d'Amérique « ces îles à sucre, ce repaire de l'esclavage le plus cruel et le plus raffiné qui ne produisent pas de revenus réels et ne profitent qu'indirectement, qui ne servent d'ailleurs qu'à des vues peu louables, à former des matelots pour les flottes et à entretenir ainsi des guerres en Europe » (1). Bentham aurait pu signer ces lignes.
4. (Article secret). Les maximes des philosophes sur les conditions, qui rendent possible la paix publique, doivent être prises en considération par les Etats armés pour la guerre. Cet article se trouve dans le deuxième appendice de Kant à son traité. De la part d'un philosophe, c'est un peu présomptueux. Kant n'aime pas le juriste qui se borne à appliquer la loi sans se demander si elle ne pourrait pas être améliorée.
Alors que Bentham ne perd aucune occasion de développer, à l'appui de sa thèse, des argu-
i.Kant.op. «ï,p. 391.
ments tirés de l'économie politique, Kant, dès qu'il le peut,se livre à des dissertations philosophiques Ainsi à son « Projet » de paix sont ajoutés deux appendices et deux suppléments.
Or, son premier appendice, dans lequel il traite de la manière de garantir la paix perpétuelle, est une œuvre de haute philosophie compliquée. Il attend, de la nature, la réalisation de son idée, car la Nature (que l'on appelle également Hasard ou Providence) nous dirige vers la fin objective de notre race. Les hommes, étant disséminés par la guerre sur toutes les parties, même les plus inhospitalières du globe, ont formé des peuples ; ceux-ci, sous la menace de dangers extérieurs, se sont donnés une constitution. Et le problème d'une bonne constitution doit être d'arranger si bien les choses qu'une masse d'hommes, individuellement animés de mauvaises tendances, se conduise de même façon que si ces tendances n'existaient pas. La solution de ce problème peut résulter du mécanisme social.
En attendant, ces Etats, tels qu'ils sont et sans le lien d'une fédération, sont bien supérieurs à l'Etat Unique qui embrasserait les nations du monde. Pourtant le désir de chaque Etat est d'arriver à la paix perpétuelle en assujétissant le monde à ses propres lois; mais la nature, pour maintenir les hommes en États
séparés, se sert de deux moyens, diversité des langues et diversité des religions. L'Etat de paix reposera donc sur l'équilibre et la concurrence de toutes ces forces, tandis que les peuples auront, dans leur égoïsme, un puissant motif de rapprochement. Le commerce satisfait à ce sentiment. Il est incompatible avec la guerre et sa puissance est telle, que tôt ou tard il dominera en tout pays. On sait que Bentham préfère l'agriculture, qu'il voudrait voir les capitaux se porter là, aux dépens même du commerce. Il nous semble que Kant est plus clairvoyant.
Gomme nous l'avons déjà prouvé, le commerce a créé entre les peuples de nombreuses relations et fait tomber bien des préjugés. Dans ses suppléments, Kant après avoir montré l'antagonisme existant entre la morale et la politique, essaye de les réconcilier, et il établit que toutes les actions, touchant aux droits des autres hommes et dont les maximes ne s'accordent pas avec la publicité, sont injustes. Si l'on ne peut faire quelque chose sans se cacher c'est que ce projet révolterait tout le monde. Il en est ainsi dans les relations entre États. Et après avoir cité certains exemples, il en arrive à poser son principe transcendental : « Toutes les maximes qui ont besoin de la publicité pour atteindre leur but, réalisent l'accord de la politique et du
droit », principe <[ui n'est que l'extension ou droit public international de la célèbre maxime: « Agis de telle fai;on que ta conduite puisse être érigée en loi générale ». En réalité, dans le domaine politique, le philosophe allemand aboutit à absoudre tous les actes de tyrannie et de despotisme d'un monarque fort et puissant. Il se sert de la publicité comme moyen préventif; on sait que Bentham Tnlilise également comme sanction.
Pour nous résumer, tandis que l'économiste anglais voit, dans les colonies, la grande cause de guerre et qu'il en demande l'abandon pour atteindre son rêve, Kant croit y parvenir en changeant la constitution de chaque Etat, mais son projet aux remarques et aux analyses souvent fort justes plane trop, dans le ciel philosophique, au-dcsrius des passions humaines.
Nous concluerons (jue les auteurs de tous ces « traités », « plans » ou « idées » de paix perpétuelle n'ont pas assez réfléchi aux nécessités inéluctables qui pèsent sur chaque gouvernement. Un gouvernement conscient de son devoir sera dominé par la responsabilité de.
maintenir l'existence même de l'État. Or, n'y a-t-il pas une incompatibilité irrémédiable entre cette responsabilité du souverain et l'idée de vouloir faire entrer l'Etat indépendant dans une confédération ? N'est-ce pas remettre son droit à la décision des autres et l'Etat peut-il prendre, §ur lui, de remettre la décision des affaires vitales de la communauté à une assemblée générale étrangère ? La question se pose entre le cosmopolitisme et l'idée de patrie.
Mais lors même que cette confédération réussirait à se constituer, nous avons prouvé que la paix n'en résultera pas et que tous ces projets resteront des utopies,tant que les hommes ne seront pas des anges. Heffter le dit très bien : « aucune société ne peut compter sur une paix perpétuelle. Les nations comme les individus pèchent elles-mêmes et entre elles. Supposer un âge d'or, sans la guerre et sans ses nécessités, c'est supposer un Etat de nations exempt de fautes ». Bentham et les autres veulent par l'application de leurs articles nous ramener l'âge d'or, mais pour pouvoir les appliquer il faudrait donner aux hommes les vertus qu'ils possédaient, suivant les poètes, à cette époque bénie. Nous tournons dans un cercle vicieux. En réalité -ils ne connaissaient pas l'humanité. Le monde est un vaste théâtre d'actions. La liberté de l'un
s'y heurte constamment contre la liberté de l'autre, de là tous les conflits, mais aussi le sentiment du droit qui n'est autre chose que le règlement de la liberté.
Enfin, quoi que l'on fasse, la guerre est une séduction puissante sur la plupart des esprits. Les hommes aiment instinctivement la force.
Ils en aiment jusqu'à l'appareil. Ils sont prodigues d'obéissance él d'admiration pour tout ce qui est fort. Il suffit souvent d'une vision de panache pour les éblouir et les affoler.
Kant lui-même n'avoue-t-il pas que « la guerre semble avoir sa racine dans la nature humaine » (1) ?