PREMIÈRE PARTIE
Exposé du projet de Bentham
Au début de son traité, Bentham remarque qu'avant lui deux écrivains, Jean Tucker et Anderson ont exposé les principes qu'il va développer ; il a eu d'autres devanciers que certes, il n'a pu ignorer, car ils étaient proches de lui.
Dans l'antiquité on ne pouvait songer à bâtir un système de paix perpétuelle et universelle, la civilisation étant le lot de peuples peu nombreux qui devaient sans cesse lutter contre les barbares. Comme premier modèle de tribunal arbitral, on cite, pourtant chez les Grecs, les Amphictyonies qui, d'origine religieuse, furent, dans la suite, chargées d'examiner les affaires des Etats confédérés et de résoudre leurs différends. Mais, en réalité, elles n'empêchèrent aucune guerre. A un certain point de vue, on
trouve, dans Isocrate, un précurseur lointain de Bentham. Dans son discours sur la «Paix», ce sophiste conseillait à ses compatriotes de renoncer à la souveraineté de la mer et d'accorder leur indépendance aux Etats insulaires rebelles, c'est-à-dire, en somme, « d'émanciper les colonies », la grande idée du jurisconsulte anglais. Au moyen âge, la papauté essaya de jouer le rôle de médiatrice et de constituer ce qu'on devait appeler « la République chrétienne », elle échoua. Dès le seizième siècle, apparurent les auteurs de projets de paix. Les premiers nous transportèrent dans des cités irréelles, sizpposanl des êtres parfaits. Nous citerons Thomas Morus, avec son ce Utopie », et Campànella qui nous décrivit l'idéale constitution des Etats du Soleil. Vinrent ensuite ceux qui rêvè-^ rent d'organiser l'Europe de telle façon qu'il n'y eut plus de guerres. Sully nous a expliqué le (( grand projet » de Henri IV. Quelques années plus tard Emeric Lacroix, dans son « nouveau Cynée », et Grotius, dans son traité « De Jure belliet Pacisy>y proposèrent l'établissement d'une diète ou assemblée, chargée de régler les différends entre peuples. Au dix-huitième siècle l'abbé de Saint-Pierre accabla de ses lettres les souverains, leur envoyant, en cinq articles, la composition du « merveilleux remède » qui
devait assurer la paix. Pendant ce temps, Lebnitz faisait connaître le projet du landgrave Ernest de Hesse Cassel et, un peu plus tard que Bentham, Kant édictait les articles définitifs d'un traité de paix perpétuelle.
Lé projet de l'auteur anglais est relativement court. Il se trouve à la fin (1) de son livre sur le droit international dont il forme le quatrième chapitre et il est subdivisé en quatorze propositions. C'est l'un des plus curieux qui existent. Les idées en sont originales et paraîtront bizarres. En tout cas, il décèle une grande naïveté, une méconnaissance absolue des principes qui ont fondé la grandeur anglaise et il se rapproche beaucoup, au point de vue Imaginatif, des rêves de Gampanella et de Thomas Morus.
Dès le début, Bentham établit que l'homme le plus obtus ne peut nier les avantages de la paix et les maux de la guerre. Il sait que s'il parle de paix perpétuelle on lui répondra aussitôt que c'est impossible, mais il prouvera que cette impossibilité est apparente. Qu'on ne lui
1. Principles of international Law, Essay /K, p. 546 etseq. œuvres de Bentham.
ecle pas non plus rjue son époqi iparée pour une telle réforme, i iposition n'est jamais inutile.
Il alors, après avoir invoqué l'ap IX qui « portent le nom de chrétie lies ou réformés, il pose les deux ^ es sur lesquels est édifié son proj ) Emancipation par chaque Etat < s ;
I) Réduction et fixation de la fort ique puissance européenne.
Son traité peut se diviser en d( ns la première (prop. I à IX) il se suppression des principales cause i sont, comme il essaye de le f onies, les traités d'alliance, de forces navales) serait ruineuse, terre d'abord, la France ensuite emment, les autres peuples. Et il estion, à la lueur des propositions ) L'augmentation de la richesse d is une période donnée, est néo litée par la quantité de capita lion possède durant cette époque !) La Grande-Bretagne, avec ou se ses colonies, n'a nulle injure à elque puissance que ce soit.
i) La France, de son côté, n'a qi
ennemie sérieuse : l'Angleterre. Délestée de ses colonies, qu'aurait-elle à en craindre ?Rien.
Dans la deuxième partie, il explique l'organisation que devront adopter les Etats d'Europe pour régler pacifiquement leurs conflits (prop. I à XIV).
On remarquera que Bentham s'occupe surtout des relations de la France et de l'Angleterre et qu'il cherche, préalablement, à établir la paix entre ces deux puissances. Son projet en sera, pour nous, d'autant plus intéressant.
Gela posé, il commence son argumentation.
« L'Angleterre afflrme-t-il, dans la première de ses quatorze propositions, qui est fort étrange sous la plume d'un Anglais, n'a aucun intérêt à posséder des colonies ». Pourquoi ?
D'abord parce que les colonies multiplient les risques de guerres en apportant un nouveau sujet de dispute : souvent les titres de possession en sont obscurs. Une terre nouvelle est-elle découverte ? (1), toutes les nations la désirent d'où
1 . Nous avons rassemblé les arguments que Bentham énumëre en deuz endroits différents : page 547 de l'édition déJJL citée de ses œuvres k partir de » By increasing tte number.etc. » et page S48 & partir de t Saving the danger of war, etc. *
forcément naissent des conflits. Pour s'en emparer, il faut se battre, pour la conserver, il faut également se battre, car, tôt ou tard, un peuple ennemi • sera séduit par l'ombre de puissance qu'elle donne et, profitant d'un moment de faiblesse ou croyant l'heure propice, tentera de la ravir. Et l'on devra la défendre non seulement contre l'étranger qui rôde autour, mais contre elle-même. Des séditions, des révoltes, un jour ou l'autre, y éclateront que l'on sera obligé de réprimer et — chose absurde — les guerres coloniales étant lointaines, paraîtront moins sanglantes que celles qui se dérouleraient, aux frontières de la mère patrie. Conquise par l'épée, la colonie ne se gardera que par l'épée (1).
Un peuple consentira-t-il à se défaire de territoires qui lui auront coûté de grands sacrifices d'argent et de soldats ? Bentham ne se laisse pas démonter ; revenant à sa doctrine favorite de l'utilité, il prouve que les colonies sont nuisibles, qu'en les abandonnant, non seulement, on fera faire un pas gigantesque à la cause de la paix perpétuelle, mais qu'on aura tout à y gagner.
1. On peut se demander, dit J.-B. Say, en voyant la rage aveugle avec laquelle les Européens se disputaient ces contrées (l'Aihérique et les Indes) si les grands navigateurs du x vi® siècle ne leur avaient pas fait un présent funeste. -
En effet, d'une manière générale, un peuple peut se livrer à l'agriculture, aux différentes sortes de commerce ou travailler- dans les manufactures, mais, quoi qu'il fasse, le nombre de ses industries profitables est limité par le capital qu'il possède, de sorte que si, par exemple, il se tourne vers le commerce tous les capitaux qu'il y mettra seront autant de capitaux enlevés à l'agriculture qui est, sans contredit, le travail le plus utile, le plus fécond. Ainsi tout encouragement accordé à quelque autre branche d'industrie sera un coup porté à l'agriculture. Or à quoi servent les colonies ? A augmenter la fabrication et la vente des objets manufacturés, à développer artificiellement le commerce d'un pays, au détriment des autres travaux ou industries, c'est-à-dire, à détourner de l'agriculture, à enlever des capitaux au travail de la glèbe nourricière. Pourtant, objectera-t-on, que faites-vous des bénéfices du commerce colonial? — Ils sont nuls. Les marchandises que vous envoient les colonies, les avez-vous pour rien? Loin de là, vous les payez comme si vous les achetiez à une nation indépendante ou comme les paierait un étranger, sans compter que le jour où, par le hasard d'une guerre ou d'une révolution, vous perdrez u-ne colonie, vous perdrez, avec elle, tout le travail, tout l'argent qu'elle vous aura
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oûtés. Etrange bén<^fice ! On pou:
■bjecter que si les colonies ne voi laient pas, elleS ne commerceraien DUS. Pardon, riposte Bentham, cel oujours exact et puis, supposons qu [ue le commerce colonial périsse olonies, qu'y perdrez-vous ? Rien, ité et vos capitaux se porteront i lulture qui deviendra plus florissant
Maintenant parlerons-nous des fon ivils et militaires grassement rémur nère patrie entretient dans ses posse çnées, des intrigues, des cabales, de ion, des achats de votes et de conse iont causes ces postes recherchés, de:
ions apportées dans le gouvernemer ropole, des intérêts contraires à cont e procès est jugé, les colonies son >ays, vraiment comparables au boule m forçat et le peuple qui, dans un dé l'en débarrasserait, y trouverait su )énéfice.
Bentham ne s'arrête pas là. Les col Tiêmes, continue-t-il,que Tonsacrlf nentà la métropole, auront tout inté ;rer leur indépendance. Cela se lamais un pays n'est bien administré jouvernement réside au loin et surtc
réside à deux ou trois mille lieues de distance- Comment ce dernier pourvoirait-il, avec promptitude, à des besoins qu'il connaît mal et qui souvent urgent et défendrait-il des intérêts la plupart du temps opposés aux siens ? Le gouvernement de la mère patrie est obligé de confier à des agents parfois malhonnêtes ou incapables un pouvoir presque discrétionnaire et toujours il est dupe des rapports plus ou moins mensongers qu'on lui adresse.
Bentham renferme sa pensée dans ce dilemne.
Vous gouvernerez vos colonies ou pour vous ou pour elles-mêmes. Si vous les gouvernez dans votre propre intérêt, vous les gouvernerez mal, si c'est dans leur intérêt, vous ne les gouvernerez pas autrement qu'elles ne le feraient ellesmêmes.
Et, dans un intérêt commun, aussi bien qu'à l'appui de sa thèse de paix, Bentham édicté les deux articles :
1) Abandonner toutes les colonies ;
2) Ne plus en acquérir de nouvelles.
Et en attendant que cette réforme s'accomplisse, il propose, à titre de mesures transitoires, les règles suivantes :
1) Rapatrier toutes les troupes employées dans les colonies ;
2) Ne plus accorder de subventions pour l'en-
tretien d'aucun service civil dans une colonie quelconque ;
3) Nommer aux emplois dans les colonies aussi longtemps qu'elles ne refuseront pas ce droit à la métropole, céder dès qu'elles s'y opposeront ;
4) Ordonner aux gouverneurs d'approuver tous les actes qui leur seront présentés ;
5) Ne rien dépenser pour fortifier les colonies.
Puis Bentham pose plusieurs propositions qui découlent plus ou moins de la première et qui sont aussi hardies.
L'Angleterre, dit-il, n'a nullement besoin de contracter des alliances offensives ou défensives avec une puissance quelconque.
D'une part, la défense du territoire ou de la constitution des pays étrangers ne la regarde pas. D'autre part, il est odieux de s'allier dans le but d'attaquer un voisin et de lui enlever tout ou partie de ses possessions coloniales ou continentales.
Bentham va même plus loin.
Et il affirme que l'Angleterre n'a aucun intérêt à édicter des mesures et à conclure des
traités lui accordant des avantages commerciaux, à l'exclusion des autres nations. Voici comment il le démontre. Une nation étant composée d'individus, son commerce total doit être limité par les mêmes causes qui limitent le commerce de chaque individu, or un simple marchand ne fera pas plus de commerce qu'il ne possède de capital ; ainsi en sera-t-il pour l'ensemble des marchands, c'est-à-dire pour la nation, d'où il s'ensuit que les mesures prises par le gouvernement, pour l'encouragement prétendu du commerce, telles que les primes, les prohibitions et les traités commerciaux sont parfaitement inutiles. Le capital en sera-t-il augmenté ? Non. Pourtant, objectera-t-on, le commerce n'ouvre-t-il pas des débouchés à l'agriculture que vous prônez tant? Par conséquent, si le commerce devient plus florissant l'agriculture suivra une marche parallèle. Il peut se faire, réplique Bentham, que ce résultat soit acquis de cette manière, mais d'autres causes plus naturelles, plus logiques le produiront également. Les paysans ne sont-ils pas à la fois producteurs et consommateurs ? Ne consomment-ils pas une grande partie des fruits qu'ils arrachent à la glèbe ? Eh bien I cela posé, raisonnons par Tabsurde. Supposons que les produits de la terre abondent et tombent à un prix dérisoire : la vie étant à meilleur marché et
la crainte de Tavenir moins aiguë, nul n'hésitera à se marier, à fonder une famille et le terrible problème de la surabondance de provisions sera résolu par le nombre croissant d'enfants. Donc l'agriculture se sert de marché à elle-même et les traités commerciaux conclus pour lui créer des débouchés sont parfaitement inutiles. En les supprimant, on n'aura, en conséquence, à redouter aucune perte, mais — gain inestimable — on évitera les guerres très souvent faites pour leur maintien ou leur respect.
Des propositions précédentes, qu'il ne faut plus de colonies, ni de traités, Bentham en tire, très logiquement, une quatrième qui a dû faire bondir — ou sourire — ses compatriotes et qui n'est pas la moins étonnante de toutes. Elle tend, en pratique, à la ruine de la puissance britannique.
(( Il n'est pas de l'intérêt de TAngleterre de posséder plus de forces navales qu'il ne lui en est nécessaire pour se défendre contre les pirates ».
Albion devra donc abandonner ses nombreux et superbes vaisseaux qui ont établi sa domina-
tion sur les mers — et sur le monde — et qui, aux heures critiques, ont sauvé sa fortune.
Dans la thèse de Bentham, cette proposition, qui semble exhorbitante, est très rationnelle. A quoi sert surtout une flotte de guerre ? A protéger les colonies et le commerce. Mais il n'y aura plus de colonies et le commerce sera réduit au strict nécessaire ; la flotte devient inutile ; il y aura simplement lieu de conserver le nombre de vaisseaux suffisants pour se défendre contre les attaques des pirates, de ceux qui — hors du droit des gens — ne pourront ni ne voudront entrer dans la grande confédération proposée^ plus loin, par le jurisconsulte anglais.
De la suppression de la flotte, il ressort naturellement « qu'il n'est plus nécessaire de garder les règlements relatifs à l'augmentation et au maintien des forces navales tels que : l'acte de navigation, les primes sur le commerce du Groenland.
Après s'être occupé de l'Angleterre, Bentham assure que la France, elle aussi, et pour les raisons exposées plus haut, a tout intérêt à émanciper ses colonies, se défaire de ses flotte et ne plus conclure de traités commerciaux ni
d'alliance. La seule puissance redoutable pour elle est la Grande-Bretagne ; et comme nous savons que la réciproque est également vraie, une fois que ces deux nations se seront conformées ensemble aux cinq articles précédemment énumérés, elles n'auront plus rien à craindre Tune de l'autre. Naturellement, dans l'esprit de Bentham, la Hollande, l'Espagne, etc! devront, pour les mêmes raisons, agir comme elles, mais les deux puissances dont il faut, avant tout, tenir compte sont la France et l'Angleterre ; en les supposant d'accord, les difficultés que soulève l'établissement d'un plan de pacification permanente et générale pour l'Europe seraient singulièrement aplanies et l'on aborderait, avec quelque chance de succès, la discussion des propositions suivantes, où est exposée l'organisation grâce à laquelle la paix serait maintenue.
On peut, à la rigueur, supposer un peuple abandonnant ses colonies et se tenant à l'écart dans un isolement, splendide ou non, mais un peuple pris de la folie du suicide, c'est-à-dire désarmant complètement, se mettant à la merci du conquérant toujours possible, jamais ! Aussi est-il fort peu probable qu'il s'en trouvera un
pour détruire sa flotte de guerre et licencier ses fantassins et ses cavaliers. Bentham le comprend parfaitement et il comprend que pour supposer le désarmement partiel réalisable il faut qu'il existe un traité, une convention entré les parties intéressées. De là sa douzième proposition.
« Pour le maintien d'une telle paix, des traités généraux et perpétuels peuvent être conclus limitant le nombre des troupes ».
Et encore, dès le premier pas, il prévoit une objection ; si Ton ne considérait que les relations ayant lieu entre deux puissances, Tentente serait facile, malheureusement, les relations ne sont pas simples. La France dira à l'Angleterre: (( Si vous étiez seule, je concluerais volontiers, avec vous, un traité de désarmement, mais je dois songer aussi à me défendre contre la Prusse, la Russie, la Turquie, etc. » La Prusse tiendra un raisonnement similaire. De même les autres.
En ce qui concerne les forces navales, pour l'Europe la difficulté ne serait pas insoluble : La France, l'Espagne et la Hollande font contrepoids à la puissance britannique. L'Angleterre peut donc reconnaître à ces trois pays une puissance égale à la sienne et admettre un désarmement proportionnel. Ils entretiendraient une
flotte égale à la moitié ou à plus de la moitié de la flotte anglaise.
Et ici, sans doute pour ménager la susceptibilité de ses compatriotes, Bentham s'escrime à prouver qu'une telle manière de procéder ne serait pas déshonorante. Si l'on disait : <( Telle puissance désarmera » alors que l'autre, la rivale, l'ennemie resterait dans le statu quo^ en un mot, s'il était unilatéral, le pacte serait honteux. C'est ce qui advint après la première guerre punique où l'on stipula que le nombre des vaisseaux carthaginois serait limité. Une telle condition était humiliante pour Garthage parce qu'en même temps elle ne frappait pas Rome. Un traité, qui place toute la sécurité d'un seul côté, ne peut être qu'une loi dictée par le vainqueur au vaincu. Seul, un vaincu l'acceptera. Au contraire, une nation qui donnerait aux autres le signal du désarmement, en proposant de réduire et de fixer le chiffre de sa force armée, se couvrirait d'une gloire immortelle. Le risque serait nul et le gain certain. La nation qui rejetterait cette proposition prouverait, indubitablement, qu'elle est agitée de mauvaises intentions tandis que l'autre donnerait une preuve incontestable de son désir de paix.
Cette proposition, faite d'une manière publique, serait une adresse d'une nation à une
al» A ,
nation ; de telle sorte, on se concilierait la confiance du peuple sollicité et, en même temps, on ôterait à son gouvernement le moyen de considérer, comme négligeable, une proposition si solennelle ou de la repousser, par des subterfuges et des faux-fuyants. On s'entendrait sur les garanties et les concessions réciproques.
Au cas où ce traité présenterait quelque difficulté, Bentham avance une hypothèse plutôt fantaisiste. Si son pays demeurait sourd à sa proposition, pourquoi la France ne prendraitelle pas, d'elle-même, l'initiative et, sans accord aucun, sans se préoccuper des autres nations, n'abandonnerait-elle pas ses colonies, ne licencierait-elle pas ses soldats ? Elle trouverait, suivant notre jurisconsulte, dans l'exécution de cette folie, un avantage énorme et aucun danger n'en résulterait. Et Bentham répète ici ce qu'il a déjà dit des bienfaits qui découleraient de l'abandon des colonies, sources de dépenses et non de revenus, causes de l'agrandissement de la marine. La France aura simplement besoin de quelques frégates pour se défendre contre les pirates barbaresques. Actuellement, en cas de guerre entre elle et l'Angleterre, que fera cette
puissance ? Elle attaquera les colonies de sa rivale. Emancipez-les, et la Grande-Bretagne sera forcée de s'en prendre aux territoires continentaux. Dans quel but? Oh 1 pas dans l'intention d'une conquête permanente ; à notre époque (c'est-à-dire en 1789), on ne s'empare pas ainsi d'un pays. Jamais le parlement ne voterait un sou pour une campagne qui ferait du roi d'Angleterre un monarque absolu. Ce sera pour piller et dévaster, motif indigne d'une nation. D'ailleurs, une expédition déprédatoire a-t-elle jamais remboursé celui qui l'a entreprise? Non, en principe, une guerre favorable ou défavorable est ruineuse et, ironie des choses, tout gouvernement thésaurise pour faire la guerre.
Mais, dira un Anglais, les grands obstacles à l'établissement d'une paix perpétuelle sont l'ambition et la perfidie de la France. C'est une erreur répond Bentham, vous. Anglais, vous regardez l'abandon des colonies comme la partie la plus impraticable de mon projet, pourtant deux Français, hommes remarquables, Turgot et Vergennes, ont préconisé cet abandon. Après tout, cet événement remettrait les choses sur le même pied qu'avant la découverte de TAmérique. L'Europe n'avait ni colonies, ni établissements lointains, ni armées permanentes. Les causes de guerre étaient : 1) les inconvénients
du système féodal ; 2) les minuties religieuses ; 3) la rage de conquérir et 4) les incertitudes des successions. De ces quatre causes, la première n'existe plus, les deux suivantes sont presque éteintes, reste la quatrième qui pourrait Tètre bientôt.
Notre auteur termine sa digression en constatant avec amertume que la justice n'a pas encore gagné un ascendant sur la force dans l'opinion générale et il avoue que ses compatriotes méritent le reproche d'avoir abusé de la supériorité de la force, au détriment de la justice, plus que toute autre nation. Il s'adresse à eux pour commencer la réforme tant désirée ; la plus puissante des nations sur mer et l'une des plus puissantes sur terre ne saurait être humiliée en prenant l'initiative d'une telle entreprise.
Il est beau de dire : les nations européennes désarmeront, abandonneront leurs colonies etc., encore faut-il qu'il y ait une autorité supérieure, reconnue et incontestée, qui veille à la bonne exécution de ces diverses opérations, qui empêche les perfidies et les trahisons ; et Bentham en arrive à l'idée qui, avant et après lui, a séduit beaucoup d'intelligences, à l'idée d'un
tribunal arbitral supposant une confédération de peuples.
Sa treizième proposition est ainsi conçue;
Le maintien d'une telle paix peut être considérablennent facilité par l'établissement d'un tribunal arbitral, même n'étant armé d'aucun pouvoir coercitif ».
Jusqu'ici, dit-il, on a érigé en principe qu'une nation est juge dans sa propre cause, que, si cela lui plaît, elle est libre de ne jamais concéder à une autre de ce qu'elle considère comme son droit. Il en résulte que chaque fois qu'il y aura dissidence entre les deux négociateurs la guerre éclatera, qui, seule, est capable de trancher le différend. Établissez un tribunal arbitral; la guerre ne s'ensuivra pas nécessairement d'une dissidence d'opinions. La décision des arbitres juste ou injuste sauvera l'honneur de la nation condamnée. On objectera sûrement qu'il sera très difficile de constituer ce tribunal. A cela Bentham répond, en énumérant plusieurs conventions du même genre et aussi compliquées qui ont été menées à bonne fin, telles que: la neutralité armée, la Confédération américaine, la Diète germanique, la Ligue suisse. Pourquoi la fraternité n'existerait^elle pas aussi bien dans la Confédération des Etats européens que dans la Diète germanique ou la Ligue suisse ? L'adhé-
sion de la majorité des puissances entraînerait les autres comme dans le cas de neutralité armée ? Ce tribunal serait chargé d'examiner la question du désarmement. On stipulerait, par nation, le chiffre de la réduction. Préalablement à la signature du traité, on étudierait comment le projet serait appliqué chez les divers intéressés, de manière à ce qu'on pût l'exécuter, aussitôt après sa ratification.
A cette diète générale, chaque puissance enverrait deux députés ; les séances seraient publiques; Bentham est l'ennemi des délibérations secrètes ; il nous en donnera le motif dans sa dernière proposition. La Diète prendrait des décisions et les ferait publier dans le territoire des Etats intéressés. Les manifestes de ce genre sont d'un usage commun. On s'en inquiète. On les lit. L'exemple de la Suède montre le parti qu'on en peut tirer. La guerre commencée contre la Russie en 1788 ayant été regardée, par une grande partie des sujets du roi, comme une atteinte à la constitution établie par lui, avec l'assentiment des états, les officiers refusèrent de marcher. Le roi fut obligé de retirer les troupes de la frontière et de convoquer une assemblée. Enfin, après un certain délai, la Diète pourrait mettre l'Etat réfractaire au ban de l'Europe. Et Bentham se hasarde à avancer, sous forme dubitative, un projet gros de con-
séquences. Il serait peut-être utile, dit-il, de fixei comme dernière ressource, le contingent qi serait fourni par chaque Etal pour l'exéculio des décrets de la Diète. Et ainsi, après l'abando des colonies et du commerce, la réduction d( armements et l'établissementde la confédératioi ce serait le dernier coup porté à l'indépendant et à la souveraineté des Etats. Nous sommes loi du « même sans pouvoir coercitif «. Néanmoir Bentham se ravise car il ajoute aussitôt : il vau drait peut-être mieux garantir la liberté de I presse dans chaque Etat, de telle manière que ! Diète publiât ses décrets partout où besoin serai sans opposition de qui que ce soit.
La quatorzième proposition est ainsi conçut
« Le secret dans les opérations du mînistèi
desAffaires étrangères est inacceptable en Angl
terre, il est inutile et il répugne tant à la cauf
de la liberté qu'à celle de la paix ».
Dans le système de notre auteur, cette propt sition se comprendrait très bien ; les puissance n'étantque les parties d'une seule organisatioi pourquoi existerait-il des secrets entre elles? ma Bentham désire que cette mesure soit appliqui
— Sade suite en Angleterre. Ses arguments visent le régime parlementaire.
Ce secret, dit-il, est nuisible, car vous ne pouvez contrôler les mesures que vous ignorez. Et, ne les contrôlant pas, comment les empêcher ou les désapprouver si elles sont ruineuses ? Et, comme les actes, au premier abord, les plus inoffensifs, tels que les traités de commerce, conduisent parfois indirectement à la guerre, on en arrive à violer la loi. N'est-il pas admis que les ministres n'ont pas le droit d'imposer à la nation des taxes, ni de maintenir des troupes contre sa volonté, or faire la guerre sans sa volonté c'est en vérité faire les deux. Mais, dira-t-on, le Parlement peut refuser les moyens de continuer la guerre ou éloigner les ministres qui en sont causes. Remèdes illusoires 1 Avant l'agression, la paix ou la guerre dépend de l'agresseur, une fois faite, elle dépend des deux et l'on se trouve en face de cette alternative : se livrer entre les mains d'un ennemi exaspéré ou continuer à se battre. Quant à la punition des auteurs de la guerre, elle n'est pas une satisfaction pour la nation et jamais la crainte d'un châtiment ne les arrêtera. Ils ont une majorité dans le Parlement ou ils ne seraient pas ministres Qu'ils soient abandonnés par cette majorité, cela est bien possible, est-ce une punition ? et punit-on les
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crimes des hommes d'Etat? non, alors pourquoi punirait on la duplicité dans un cas où elle peut produire de si heureux résultats, comme dans la guerre ? Le ministre sera plutôt puni pour avoir fait la paix. En cas de désastre, il dira : <( C'est votre intérêt que je poursuivais, j'ai travaillé de mon mieux. L'événement a été défavorable, soit ! le zèle et l'infortune sont-ils regardés comme des crimes ? » et la majorité de la nation répétera en chœur : « C'était notre intérêt qu'il poursuivait ». Si les règles de la justice ont été violées, on invoquera le patriotisme qui prime la justice de sorte que les ministres, sûrs d'être excusés, auront tout pour les pousser à l'inconduite, rien pour les retenir et que la punition parlementaire égalera zéro. Enfin l'Angleterre, puissante et forte, n'a nul intérêt à employer la surprise clandestine qui est l'effet de l'ambition injuste combinée avec la faiblesse. Seuls, ajoute Bentham, les « brigands couronnés » en tireront avantage comme lors du vol de la Silésie ou du partage de la Pologne. Ils ont le butin et les places ; la nation, elle, pour tout potage, paie les frais de la guerre. Et notre auteur s'efforce de prouver, d'une manière humoristique, que l'Angleterre n'a rien à gagner à de nouvelles conquêtes. Mangera-t-elle ses captifs suivant la coutume des nouveaux Zélandais ?
Non assurément Les riches rançons du moyen âge sont également passées de mode et on ne réduit plus en servitude les habitants d'un pays, comme du temps des nations antiques. Sa situation géographique même lui interdit de s'emparer des terres contiguës aux siennes. Sera-ce pour donner plus d'extension à son commerce ? Elle ne l'augmentera pas d'un penny, possédât-elle le monde entier. Bien plus, ces conquêtes amèneront de nouveaux impôts qui diminueront d'autant le capital du commerçant et, logiquement, son commerce puisque ce dernier est limité par le capital que l'on a, quels que soient les débouchés qui vous appartiennent.
Lors de la dernière guerre, la France obtint le droit d'entretenir des relations commerciales avec une partie de l'Amérique. Qu'y a-t-elle gagné ? Tobago, la banqueroute et une révolution pour cinquante millions. Et Bentham en conclut que TAngleterre n'ayant rien à craindre de qui que ce soit, n'ayant rien à gagner à de nouvelles conquêtes, n'a nul besoin de couvrir ses délibérations et ses négociations du voile du secret. Sa publicité n'empêchera pas les autres nations de traiter avec elle. Ses ministres ne l'entraîneront plus dans des aventures sans issue. Les mensonges, les faux rapports seront évités, tout se faisant au grand jour.
Et de nouveau Bentham s'élève avec monce contre la guerre. On considère, une guerre heureuse comme une cause cliessc et de prospérité ; autant affirmerc une jambe de moins on marcherait plus i ment. On objecte qu'elle est une cause in de prospérité et de grandeur en faisant n.
respect et la crainte qui enfantent la se Or, i-ien n'est plus nécessaire à l'opulen la sécurité. Bentham répond que si le i est un mélange de crainte et d'estime constituer l'estime, la force n'est pas l'i ment, mais la justice. Encore la crainte i plus défavorable que favorable à la sé( dès que ceux qui vous craignent se > plus forts que vous, la peur les quitte ; en dant ils vous haïssent et sournoisemer font le plus de mal possible. Des deux cô se prépare contre une agression, on s'é se redoute, on s'espionne et s'il arrive ministre veuille la guerre, le conflit éclî réalité, le préjudice fait à une nation ne p aucune autre. Qu'espérez-vous gagner guerre ? Des avantages commerciaux ? O de prouver qu'ils sont illusoires. Des acqui
territoriales? On a également prouvé , qu'elles valent moins que rien, Un^ grande opulence?
Les mots « guerre et opulence » jurent de ^eti*ouver accouplés. Ce dernier fait songer de suite à la splendeur, à la grandeur, à la gloire qui ne peuvent être produites par un succès sanglant et inutile. Croyez-vous qu'après une guerre heureuse l'Angleterre se trouvera dans une meilleure situation parce que la France aura été plus éprouvée qu'elle ? On la comparera à un homme qui a une jambe coupée tandis que son ennemi est au lit avec les deux jambes brisées.
Ici se termine le projet de Jérémie Bentham qui parut — ô ironie — à la veille des guerres implacables de la Révolution et du premier Empire. Maintenant il dort dans la poussière des bibliothèques tandis que les « pâles humains », perfectionnant chaque année leurs instruments de mort et de destruction, continuent à se battre, à s'exterminer. Quoi qu'il en soit, séparant le faux et l'utile nous allons l'étudier plus à fond. Et de ce travail nous tirerons profit, car aucune œuvre n'est complètement stérile ; au souffle des années, le chimérique s'évanouit, le réel demeure.
Si ta « paix perpétuelle est un mythe, l'arbitrage — trop peu souvent hélas I — a réussi à régler pacifiquement des questions irritantes.