DEUXIÈME PARTIE
Examen critique du projet de Bentham
On a remarqué que Bentham, pour construire son projet, s'appuie sur son principe favori, celui de l'utilité. Pourquoi la guerre doit-elle être supprimée ? Parce qu'elle est nuisible pour les vainqueurs et pour les vaincus, de quelque façon qu'on l'envisage. Et, comme il se doute bien qu'on n'abandonnera pas ses colonies, une partie de son commerce et de ses flottes uniquement parce que ce sont des causes de guerre, il tente de prouver, qu'à un point de vue absolu, ces divers éléments n'augmentent ni la richesse, ni la puissance d'une nation, forment par conséquent un pesant et inutile fardeau que l'on devrait rejeter avec soulagement.
Nous allons examiner si les colonies, les traités decommercje, les forces navales sont réel-
lementune charge pour une nation, ne constituent pas au contraire sa grandeur et sa richesse et si les causes de guerre ne résident pas ailleurs. Nous étudierons ensuite Torganisation que préconise l'auteur anglais : désarmement, confédération, tribunal arbitral. Est-elle possible ? Et, dans ce cas, amènerait-elle, vraiment Tâge d'or de la paix tant désirée ? Nous terminerons cette partie en nous demandant si la guerre n'a pas sa raison d'être, son «utilité ».
On peut assurément dire beaucoup de mal et beaucoup de bien des colonies. Bentham nous a copieusement énuméré leurs inconvénients ; avec lui, nous n'avons vu qu'une face de la médaille, il est facile de démontrer que, surtout, à notre époque, les colonies, pour les grandes nations européennes, sont absolument nécessaires.
Depuis le commencement du siècle dernier, un énorme mouvement industriel a décuplé le travail des manufactures. Il faut à tout prix, accroître les approvisionnements de matières premières et créer des débouchés pour les produits. Les colonies ne répondent-elles pas à ce double besoin en activant sur tous les points
du globe, les progrès de la culture, des échanges et des consommations ? La mèrepatrie envoie ses objets manufacturés dans les colonies quiy en retour, lui donnent leur excédent en denrées agricoles et en matières brutes. Son trop plein en population, en capital, en esprit d'entreprise, trouve, par la colonisation, un écoulement avantageux. Ses nationaux vont porter, au loin, son nom, sa langue, ses coutumes et, comme l'histoire l'atteste, agrandissent son influence. En même temps sa richesse s'accroît. Ses objets manufacturés sont vendus à un plus haut prix qu'ils ne le seraient chez elle et en Europe. Grâce aux bénéfices ainsi acquis et aux débouchés qu'ils sont sûrs de trouver, ses industriels peuvent construire de nouvelles usines, augmenter leur personnel et le mieux rémunérer. D'autre part, beaucoup de ceux qui ont fait fortune dans les colonies reviennent dans la métropole, avec leurs capitaux ou tout au moins pour y dépenser leurs revenus. D'ailleurs, la richesse et la force d'un pays ne résident-elles pas dans sa population disponible et dans son produit net ? Or, prenons la France, avant la Révolution : àl'époque où Bentham écrivait son « Projet» et nous voyons que ses colonies lui rapportaient un revenu de 218.000.000. Les frais s élçv^aient à 78.00.000. Reste un produit net de 140.000.000.
Cette somme formait le douzième du produit net de la France (1). Ces chiffres sont-ils assez éloquents ? Par conséquent les colonies ne sont pas un lourd fardeau et il est faux de dire, comme Bentham, qu'en les perdant on perdra également tout ce qu'elles nous auront coûté; au bout de quelque temps et, sous de multiples formes, elles vous auront remboursé en grande partie — sinon toutes — les dépenses occasionnées par elles. Et il est évident que l'Europe leur doit le développement de son commerce, de son industrie etl'accroissements de ses bénéfices (2).
Une des conséquences du commerce qui s'établit entre la mère patrie et ses colonies est l'augmentation parfois prodigieuse de sa marine