‹ L'idée de paix perpétuelle de Jérémie BenthamChapitre 7 sur 17 · Ganilh, p. 302, tome II · texte numérisé non relu

Ganilh, p. 302, tome II

2. On a beaucoup critiqué Tancien monopole des produits coloniaux. Il nous semble que c'est à tort. Il ne nuisait pas à TEurope parce qu'un monopole exercé par beaucoup de peuples est une chimère. Or avant la Révolution le commerce des produits coloniaux était commun à la France, à TAngleterre, à l'Espagne, à la Hollande, à la Suède, au Danemark. Ce monopole ne nuisait pas aux colonies. N'était-il pas un mode de contribution moins onéreux que ceux auxquels on eût pu les soumettre ? Et il était utile aux peuples possesseurs de colonies qui vendaient leurs produits à bon prix et achetaient bon marché les denrées» coloniales.

marchande. Ne faut-il pas de nombreux vaisseaux pour transporter les marchandises, les émigrants, les voyageurs ? De puissantes compagnies de navigation se forment auxquelles a souvent recours le commerce étranger. Et une nouvelle source de richesses en résulte, qui n'est pas à dédaigner. Fatalement la marine militaire de l'état devient forte et redoutable. Il faut bien protéger sur mer les intérêts des nationaux et défendre, en cas de besoin, les colonies. Une portion des revenus, que le budget tire du commerce maritime, sert à la création et à Tentretien de navires de guerre, tandis que les matelots de la flotte marchande qui ont roulé sur tous les océans, subi de terribles tempêtes et parfois connu les épouvantes des naufrages font, quand il le faut, d'excellents marins de combat.

Mieux encore que les autres peuples, l'Angleterre sut organiser ses colonies sur des bases sérieuses. Chez elle le mouvement colonial ne fut pas déterminé, par le désir de l'or ou des conquêtes, l'esprit d'aventure et de trafic, mais par une nécessité plus pressante qui résulta de la situation économique. Ceux qui partirent

d'Angleterre, pour aller se fixer dans les pays lointains, ne furent pas des aventuriers, comme en Espagne ou en Portugal, ni des commis, des marchands ou des facteurs, comme en Hollande, mais des artisans et des agriculteurs. Sous le règne d'Elisabeth se produisit un grand bouleversement économique. Le labourage ayant été sacrifié au pâturage, beaucoup de cultivateurs sans travail quittèrent leur pays et, tandis que les Espagnols cherchaient partout l'Eldorado de leur rêve, les Anglais, plus pratiques, cherchaient, eux, des terres à cultiver, des débouchés nouveaux, un écoulement pour la population, c'est pourquoi si la Grande-Bretagne ne recueillit pas de suite une moisson d'or et de haut prix, elle fonda ses colonies sur la seule base vraie et durable de prospérité et de grandeur, l'appropriation du sol par les colons européens et le défrichement des terres incultes. Ses nationaux se firent en outre remarquer par un heureux esprit d'initiative individuelle, des mœurs de travail et d'économie, un sens éminemment pratique et sagement progressif. Ses colonies étaient véritablement des portions d'ellemême. On sait toute la puissance et toute la richesse qu'elles lui donnèrent.

Maintenant supposons que, se conformant au conseil de Bentham, 'l'Angleterre ait, à la fin du

dîx-huitîème siècle, abandonné ses colonies el ses flottes. Que serait-il advenu,' quelques années plus tard lorsque parut Napoléon qui faillit réaliser le vieux rêve de domination universelle des César et des Alexandre ? De son camp de Boulogne, trouvant la route libre, l'Empereur se jetait sur les Iles Britanniques qu'il soumettait et réduisait en province française. Dès lors à son tour, maître de la mer, ne rencontrant plus les agiles et redoutables flottes anglaises, il eut été invincible. Les choses se passèrent autrement. Ses soldats qui avaient franchi les Alpes, cheminé victorieusement sur les grandes routes d'Europe, ne purent jamais traverser un bras de mer de huit lieues de large. Ah ! cela fait c'était la victoire, le triomphe, mais fallait-il le faire. En réalité Napoléon n'eut pas un seul jour la liberté des mers, aussi sa fortune finit-elle par crouler, cependant que l'Angleterre, de ses colonies, tirait ces inépuisables ressources qui lui permirent de lutter jusqu'au bout et de subventionner les autres peuples, dans la lutte gigantesque entreprise contre l'aventurier corse ; grâce à sa flotte elle a enfermé Napoléon dans le Continent, elle a soulevé, ravitaillé l'Espagne « ce chancre qui m'a tué », a dit l'Empereur, porté son argent, jeté ses soldats là où il était nécessaire et, finalement,

dans les champs de Waterloo, gagnant la partie suprême, écrasé le César moderne.

Bentham dut comprendre que, parmi les causes de guerre, la rage de conquérir tenait la place principale et qu'elle n'était pas « éteinte ». 11 est fort probable que sa thèse de l'abandon des colonies lui fut inspirée par les guerres malheureuses d'Amérique, la perte d'une énorme partie du domaine colonial anglais. Néanmoins la politique britannique ne se laissa pas décourager. Elle continua dans la voie primitivement tracée. Et aujourd'hui encore ses colonies et ses flottes assurent à l'Angleterre une situation prépondérante.

Prétendre, qu'en temps de guerre, les colonies sont un lourd fardeau pour la métropole, qu'elles ne sont pas assez fortes pour se défendre est absurde. Les provinces frontières d'une nation se trouvent dans le même cas. En paix et en guerre, ces provinces ne suffisent pas à leur conservation. On ne les regarde pourtant pas comme inutiles à la défense d'un pays, ni comme une charge pour lui ; chaque province du même empire a ses avantages et ses inconvénients et, de la balance des uns et des

autres, résultent sa force ou sa faiblesse, la grau deur ou la médiocrité de sa ]()uissance.

Non seulement les colonies sont pour une nation, un gage de force et de richesses, mais, en nous plaçant sur le terrain des intérêts supérieurs de rhumanité, nous ajouterons qu'elles ont été utiles à la civilisation. Dans l'antiquité, les colonies de la Grèce firent fleurir l'industrie et le commerce partout où elles s'établirent. De même, les Phéniciens, en créant des villes sur les rivages lointains, initièrent bien des peuplades barbares à leurs connaissances, à leurs découvertes et les rendirent moins féroces, plus policées. Ainsi ont agi les Européens; ils ont fait profiter les peuples conquis, des merveilleux progrès réalisés par eux dans les arts et dans les sciences. Ils leur ont apporté plus de bien- >être^ un idéal plus élevé. Des terres incultes, telles que les vastes solitudes d'Amérique, ont été défrichées et peuplées. Gomme sous la baguette d'un enchanteur, de riches cités se sont élevées et le tumulte de la vie a retenti là où on n'entendait que la clameur des flots et le cri des oiseaux de proie.

Plus tard, ce senties capitaux des métropoles

qiiî ont fécondé les entreprises des colonies, favorisé la circulation dés produits de leur travail et de leur industrie. Et enfin, comme le dit si justement J.-B. Say, l'Europe a été en outre pour tous ces pays lointains « magna virum « mater ^ la mère féconde des hommes capables (T d'exécuter d'aussi grandes entreprises et de « jeter les fondements d'aussi grands empires... « Les colonies doivent à la politique de l'Europe « l'éducation et les grandes vues des génies (( actifs qui en ont été les fondateurs, quelquesce unes même de celles qui sont les plus impor- « tantes ne lui doivent guère autre chose relati- « vementà leur administration intérieure ».

Les colonies augmentent-elles d'une façon vraiment redoutable, les risques de guerre. Oui, assure Bentham, elles excitent forcément les convoitises de vos voisins, de vos ennemis qui tenteront de vous les ravir ; abandonnez-les, bien des guerres seront évitées.

Ce raisonnement est un peu naïf. C'est comme si l'on disait à un homme riche : « Vous avez beaucoup d'argent ; avez-vous réfléchi qu'on peut vous le prendre, par la ruse ou par la force. Abandonnez-le et vous supprimerez les

risques de vol. » Dans ces conditions, pourquoi ne pas ajouter que le territoire continental d'une nation peut également exciter les convoitises de ses voisins? On saisit tout l'absurde de ce raisonnement.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que les nations, comme les individus, ont la rage de posséder, l'amour ardent de la terre et des biens de la terre, de la puissance et de la grandeur. Bentham pose mal la question. Ce ne sont pas les colonies qu'il faut abandonner. Les colonies ne sont pas une cause, mais un effet. Otez aux peuples et aux souverains l'amour de la propriété, ce désir aigu d'amasser toujours, de plus en plus — le même qui travaille également l'avare courbé sur ses sacs d'écus — les colonies seront émancipées et une grande cause de guerre aura vécu. Supposons que, dans une heure de folie, les peuples abandonnent leurs colonies. La passion qui les a créées subsistant, rien ne sera changé et la cause de la paix perpétuelle n'aura pas avancé. Le lendemain, la fièvre passée, et toutes les fièvres, toutes les excitations passent, les uns regretteront l'acte accompli et chercheront à l'annuler, tandis que les autres, ceux qui, la veille, étaient le moins bien partagés, songeront à se tailler, pour l'avenir, une part plus grande et plus riche.

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Noua allons maintenant étudier une question qui se rattache à la précédente. Nous avons vu que les colonies développent le commerce dans do notables proportions. Or lientham place l'agricutture au premier rang, et c'est un des arguments dont il se sert pour convier à l'abandon des colonies. Une nation, dit-il, dispose d'un certain nombre de capitaux. Si elle en emploie la plus grande partie dans le commerce, elle en mettra moins dans l'agriculture qui en pâtira, ce qui ne doit pas être.

D'abord, pourquoi tant prôner Fagriculture ?

On pourrait répondre que le désir d'un continuel accroissement de biens moraux et matériels, l'émulation et l'amour de la liberté caractérisent les pays manufacturiers et commerçants, tandis que les pays, où règne une agriculture rudimentaire, c'est-à-dire isolée du commerce et de l'industrie, évoquent la paresse d'esprit, la lourdeur de corps, l'attachement à de vieilles habitudes, à de vieux usages, le défaut d'éducation, de bien-être, do liberté.

Les agriculteurs vivent dispersés sur la surface du pays, n'entretiennent les uns avec les autres que des rapports éloignés, l'un fait à peu près ce

que fait l'autre et leur production est la même, chacun est le meilleur consommateur de ses produits. Accoutumés à ne récolter, là où ils ont semé, qu'après un long intervalle et à s'en remettre à la volonté d'une puissance supérieure du succès de leurs efforts, la patience, la résignation, — et aussi la nonchalance d'esprit deviennent, pour eux, une seconde nature. Leurs occupations, les tenant éloignés du commerce des hommes, n'exigent d'eux que peu d'efforts intellectuels et qu'une médiocre dextérité (1). Bref, sous ce régime, la propriété se transmet — de même que la misère — de génération en génération.

Mais comme ici-bas tout se tient, que les sciences, les arts, les travaux de tous genres sont solidaires les uns des autres et profitent réciproquement de leurs découvertes, Tagriculture perfectionnée ne peut exister que grâce au progrès ; il a fallu que les arts et les sciences lui vinssent en aide ; lui fournissent des instruments de plus en plus perfectionnés, des engrais chimiques ; lui facilitent le défrichement du sol, la culture de la terre, la récolte et la conservation de ses fruits, sous un gouvernement

1. Système nationale économie politique y Frédéric List, ira» duitpar Henri Richelot, p. 305.

garantissant la sûreté de ragriculture et la liberté de ses travaux ; elle est surtout redevable aux savantes combinaisons du commerce qui, par réchange de l'excédent des produits du sol, « contre les objets de ses besoins, de ses commodités, de ses jouissances » (1), lui a procuré les grandes avances qui lui sont nécessaires et « lui a ouvert la carrière illimitée de l'espérance et de l'ambition » (2). Ainsi le commerce est utile non seulement à l'industriel qu'il pourvoit de matières premières et dont il emporte les produits manufacturés ; au consommateur, en mettant à sa portée les objets qu'il désire, mais à l'agriculteur à qui il ouvre des débouchés pour ses denrées qui pourriraient sur place, sans profit pour les autres et pour lui-même. Dans l'histoire et dans les voyages, on ne trouve aucun peuple aborigène qui ait été agricole. Tous ont été chasseurs, icthyophages ou pasteurs. Les peuples agricoles ne sont qu'un dérivé de ces peuples primitifs. Cela dit, comment Bentham peut-il croire que l'agriculture, qui ne s'est élevée qu'avec la surabondance des produits naturels et avec le secours des arts, de la civilisation et surtout du commerce, soit seule utile, seule

1 . La t/iéorie de f économie politique, pa r M . Ch . Ganilh ,1815, Deterville, libraire, tome I, p. 261 .

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