Ibidem
féconde et « mieux dire, l'unique trésor où les hommes ont puisé et puisent encore leurs richesses ?))(!) La vérité est que les produits agricoles ne reçoivent leur plus grande valeur que des manufactures et que du commerce. N'est-ce pas créer que donner une valeur de cent à une chose dont la valeur primitive était un ?
En conséquence, l'agriculture souffrira si l'on porte atteinte au commerce et l'on y portera atteinte, en abandonnant les colonies, en ne concluant plus de traités commerciaux, en abolissant les primes et les taxes utiles et même nécessaires, en certaines occasions. Pourtant, objecte Bentham, le commerce que vous ferez dépendra du capital que vous possédez. Dans ces conditions, que vous importent tous les débouchés possibles et imaginables ?... On répond que, grâce aux débouchés fournis par les colonies et les traités, les objets manufacturés et l'excédent des produits du sol de la mère patrie s'écoulent rapidement et à bon prix, de telle sorte que les usines, les manufactures, réalisent des gains inespérés, accroissent leurs richesses et qu'un énorme déplacement de capitaux s'opère en faveur de ce pays.
i. M. Ch. Ganilh, op. cit., tome I, p. 262.
Ainsi s'explique la richesse démesurée des peuples commerçants, anciens et modernes, qui drainaient, chez eux, les capitaux du monde.
D'où les Phéniciens ont-ils tiré leur formidable puissance, si ce n'est de leur commerce ? Marins habiles, se hasardant sur les mors inconnues, ils avaient en réalité accaparé le commerce antique. Aussi personne n'ignore quellefut la fortune légendaire de ces villes qui se nommèrent Sidon, Tyr et Carthage.
Bien plus tard, les manufactures et le commerce avec rétranger enrichirent Venise, Gènes, Pise et Florence et la puissance de ces cités, durant les siècles troublés du moyen âge, donna à l'Italie une importance et un éclat qui rappelaient son antique gloire ; puis la Flandre et les villes hanséatiques se livrent aux travaux des manufactures et du commerce avec l'étranger et montent, à leur tour, au premier rang. De hardis navigateurs découvrent un nouveau monde et un passage aux grandes Indes par le cap de Bonne-Espérance. Aussitôt le commerce et les manufactures de l'Europe s'agrandissent. L'Espagne et le Portugal, qui s'en approprient la plus grande partie, deviennent des peuples riches
et leurs richesses, quoique éphémères, leur assurent la prépondérance politique. Mais la Hollande, qui parvient à conquérir une large portion des domaines de l'Espagne, aux Indes et en Amérique, donne, à l'Europe étonnée, le spectacle de l'immensité des richesses que peuvent dispenser l'industrie et le commerce, aux peuples industrieux et commerçants, et l'étendue de la puissance que le commerce accorde aux peuples riches. On vit des provinces pauvres et misérables, sans territoires, avec une population d'environ deux millions d'individus, s'élever au faîte des richesses et exercer, dans les relations des peuples et des souverains, une influence nouvelle et inattendue. Après, c'est au tour de la France de monter au pinacle, ses manufactures s'augmentent, son commerce s'étend et nous avons la redoutable France de Louis XIV. Enfin l'Angleterre réussit à fonder un formidable empire colonial* De suite, son commerce prend de très grandes proportions, ses manufactures travaillent pour toutes les parties du monde et ses richesses lui permettent, comme nous l'avons montré, de lutter contre Napoléon.
Par conséquent, avec les colonies, les traités de commerce, ouvrant de nouveaux débouchés ou procurant certains avantages au commerce national, sont utiles. De même, les taxes et les primes. Les premières, protégeantcontre l'affîux des i produits similaires étrangers les industries nationales, les empêchent de péricliter et de périr ; car il faut bien se pénétrer de cette idée qu'un pays, renonçant à ses manufactures, livrant ainsi à ses rivaux ses matières premières, salariant leurs ouvriers, payant leurs capitalistes, transporte, en quelque sorte, ses manufactures à l'étranger dont il favorise le progrès, la richesse et la puissance. De leur côté, les primes et les gratifications créent une heureuse émulation ; elles ne sont jamais assez considérables pour détourner, vers aucune des branches de l'industrie ou du commerce, une partie de capital beaucoup plus supérieure à celle qu'y porterait le cours naturel des choses, mais elles sont utiles pour soutenir un commerce qui éprouve des difficultés et le faire triompher des obstacles temporaires que lui opposent les habitudes, les préjugés ou une concurrence qui sera facilement vaincue.
L'agriculture n'est donc pas seule utile, mais le commerce qui attire les capitaux étrangers est un des éléments principaux de la richesse et de la force des nations, par conséquent, devra être maintenu tout ce qui tend à l'augmenter, c'est-à-dire : les colonies (examinées sous ce nouveau rapport), les flottes, les traités commerciaux, les taxes et les primes (quand le besoin s'en fait sentir). De plus, on peut démontrer que le commerce a, lui aussi, été utile à l'humanité et à la grande cause de la paix. Les idées circulent avec les ballots de marchandises et propagent la civilisation. Dans l'antiquité, où les communications étaient si difficiles, les livres si rares, c'était, par le commerce, que se pénétraient les peuples. Au Heu de se traiter perpétuellement en ennemis, ils entraient en relations, apprenaient à se mieux connaître, à savoir qu'au delà de leurs frontières, loin, le long des côtes de la mer, existaient d'autres peuples chez qui leurs marchands, leurs marins, leurs voyageurs étaient reçus à cœur ouvert et, au besoin, trouvaient aide et protection. Ainsi se créaient les liens fameux de l'hospitalité, tandis que s'apaisaient les haines antiques et que des traités souvent durables étaient conclus.
Ces résultats se produisaient surtout, dans les grandes villes qui accaparaient le commerce du monde^ comme Babylone(l), Tyr, etc., où se rencontraient des marchands, des marins d'innombrables nations. A ce continuel frottement de peuples, beaucoup de préjuges s'évanouissaient et la dure maxime, que l'étranger était un ennemi, perdait fatalement de sa force. Des coutumes diverses voisinaient et se mêlaient* Chacun parlait de son pays, de ses dieux, de ses héros, de ses légendes, vantait la fertilité de son sol, l'abondance de ses produits, la richesse de ses mines et, plus tard, une fois de retour chez eux, bien des marchands songeaient à ces contrées inconnues et, souvent, tentés par l'appât du gain, finissaient par s'y acheminer, sûrs qu'ils étaient d'y rencontrer des amis, des «hôtes ».
Le commerce est le signe certain d'une civilisation avancée. Le sauvage prend ses flèches et sa lance et va piller la tribu voisine qu'il dépouille de ses bestiaux, de ses moissons et de son or. Ainsi agissaient les Romains du temps de Romulus. S'il habite les côtes de la mer il fait comme le Grec des âges primitifs et se livre à la piraterie, attaque et capture les navires qu'il
1 . Heeren, Dé la politique et du commerce de F antiquité, t. Il, p. 227.
rencontre. Le marchand, lui, s'avance portant à la main le rameau d^olivier, emblème de la paix.
(( La guerre et le commerce, remarque Benjamin Constant, ne sont que deux moyens différents d'arriver au même but, celui de posséder ce que l'on désire ; le commerce n'est autre chose qu'un hommage rendu à la force du possesseur par l'aspirant à la possession. C'est une tentative pour obtenir, de gré à gré, ce qu'on n'espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n'aurait jamais l'idée du commerce, c'est l'expérience qui en prouvant que la guerre, c'est-àdire l'emploi de la force contre la force d'autrui, est exposée à diverses chances et à divers échecs le porte à recourir au commerce, c'est-à-dire à un moyen plus doux et plus sûr d'engager l'intérêt des autres à consentir à ce qui convient à son intérêt. La guerre est donc antérieure au commerce. L'une est l'impulsion naturelle, l'autre le calcul civilisé. Il est clair que plus domine la tendance commerciale, plus la tendance guerrière doit s'affaiblir ».
- En prônant exagérément l'agriculture au détriment du commerce, notre auteur va donc contre sa thèse de paix et de concorde (1).
i. D'ailleurs le penchant au troc, à l'échange, c'est-à*dire au
Dans son ostracisme, Bentham comprend les traités d'alliance offensive ou défensive. Certes, il est arrivé que plusieurs puissances se sont parfois entendues de cette sorte pour en attaquer et vaincre plus sûrement une autre. Au dix-huitiéme siècle, par exemple, on a vu trois souverains, d'un commun accord, vaincre la Pologne et s'en partager les dépouilles. Mais souvent ces alliances ont maintenu la paix, en rétablissant l'équilibre, au profit du plus faible. On peut citer la ligue des neutres mentionnée par Bentham et à notre époque, la Triplice et ralliancc franco^ russe n'ont-elles pas, en se faisant contrepoids, conservé la paix européenne ?
En résumé, Bentham espère, qu'en supprimant les causes de guerre qui s'appellent les colonies, les traités de commerce, etc., il n'en
commerce est inné chez l'homme. Bentham assure que si les produits de Tagriculture augmentaient, les paysans moins tracassés par ridée du lendemain, n'hésiteraient pas à se marier et à fonder une nombreuse famille, nous croyons plutôt qu'ils songeraient à vendre ou échanger leurs produits pour multiplier leurs jouissances et non leur espèce .
surgira plus de nouvelles et qu'on fera un pas immense vers la paix. Encore une fois, il s'abuse, et, comme il a déjà été dit, il déplace la question. Les causes de guerre ne sont pas objectives, mais subjectives. Elles se trouvent dans le cœur de l'homme, là où s'agitent ses vices, ses passions, ses ardeurs ; ce qu'il considère comme des causes ne sont que des motifs et, tant que l'homme sera tel qu'il est, la guerre existera. On voit combien il se trompe lorsque, démontrant que les « causes » de guerre qui étaient autrefois et qui dérivaient, par exemple, du système féodal, etc., ne sont plus, il affirme, qu'en supprimant celles d'aujourd'hui, la guerre ne pourrait plus entrer dans le monde. Chaque époque apparaît avec ses idées, ses mœurs, ses querelles. Qui en est cause ?
L'homme remuant, belliqueux, passionné, « ondoyant et divers ». La guerre est donc inhérente à la nature humaine. Elle n'a besoin que de l'impulsion de ses vices pour étendre ses calamités sur les peuples. Hors de cette cause, il n'y a plus que des « motifs » et tous sont indifférents. Hier, on bataillait pour ses idées religieuses, demain on le fera par haine de races, toujours on trouvera un prétexte.
Sans les colonies et les rivalités commerciales l'Europe n'aurait pas été plus pacifique ; seule-
ment le champ de bataille eût été plus près de nous ; au lieu de se battre, pour le commerce du monde, sur les océans éloignés, on aurait lutté dans la Baltique, la Méditerranée ou la partie de l'océan voisine de nos côtes, pour des motifs moins honorables. La guerre est un fléau dont ne sont pas plus exempts les peuples sans colonies que les peuples à colonies, les peuples riches que les peuples pauvres, les peuples sauvages que les peuples civilisés. S'il était permis d'y voir un terme, ce ne pourrait être que grâce aux progrès de la civilisation et de la richesse. Ganilh ajoute même dans un élan d'optimisme exagéré : « J'ose dire, dût-on m'accuser de paradoxe, que les guerres de commerce, en tournant l'attention des peuples vers les intérêts de la prospérité et de la richesse, en ont préparé la fin, que Ion peut se flatter que, dans cette ligne où tout est positif et susceptible de calcul, les guerres de l'Europe pourront être facilement prévenues ou promptement terminées et que, sous ce nouveau rapport, les colonies modernes seraient un nouveau bienfait pour l'Europe et pour liiumanité » (1).