CONFIANCE DANS LA DÉMOCRATIE ALLEMANDE
très réelle qu'y eurent l'armée permanente de Prusse, une caste vouée à la guerre, les corps des armes spéciales, habilement organisées, enfin la grande machine qui, plus qu'aucune autre, représente le militarisme en Europe1. »
Une ignorance incroyable avait même dissimulé aux hommes de l'opposition, comme à beaucoup de membres de la majorité, la portée de la loi militaire nouvelle imposée à la Prusse, en dépit de la Chambre prussienne, par le roi Guillaume et son ministre. Cette loi réduisait de quatorze ans à neuf ans le service dans la landwehr, élevait de deux à trois ans le service sous les drapeaux, et permettait, pour une mobilisation ordinaire, de ne faire appel qu'aux soldats et de laisser au fond de leurs villes et de leurs villages les hommes de la landwehr : c'était là, si l'on peut ainsi dire, une innovation militariste par excellence. Les mœurs de la Prusse étaient à l'avenant. « Durera-t-il longtemps encore, ce régime qui livre la vie, la santé, la liberté, l'honneur et la fortune d'une population aux autorités militaires, sans protection légale et sans contrôle juridique ? >^ Ainsi parlait le jurisconsulte Gneist 2 ; et l'on devine que, sous l'hégémonie de Bismarck, de telles doléances demeuraient sans effet. Cette absolue mainmise des « prétoriens » sur la Prusse était inconnue des antimilitaristes français : ils ignoraient, même, le caractère de l'éducation prussienne, et la perpétuelle leçon d'esprit militaire
1. Michelet, Légendes démocratiques du Nord, p. 393. (Calmann Lévyf édition de 1898.)
2. Voir Cherbuliez, Revue des Deux Mondes, 1869, VI, pp. 797-800.
qu'elle inculquait, et la charpente aristocratique qui maintenait, dans l'armée prussienne, la mâle intégrité des traditions.
Mais c'était l'Allemagne elle-même qu'ils méconnaissaient. Il suffisait à leur optimisme d'écouter les déclarations d'amour que leur adressait, dans le journal la Zukinift,isLCoby, l'undes derniers leaders de la démocratie allemande1, ou de parcourir tel récit de voyage, publié par la revue les Étals-Unis d'Europe, et dans lequel Araand Gœgg, ancien ministre de la République badoise en 1848, annonçait les progrès de l'opinion républicaine au-delà du Rhin-. La Démocratie, journal de Chassin, avait des collaborateurs ; ds qu'on trouvait
rassurants. L'un d'eux. Au «uste Ladendorf, confirmait au peuple français que « le peuple allemand tout entier et réuni ne voulait pas avoir de guerre avec ses frères les Français, et qu'il fallait combattre, rapprochés, en faveur de la liberté universelle, de plus en plus largement et hardiment définie » ; mais il ajoutait, par une réserve significative, que jamais la nation allemande ne s'était « montrée aussi irritable, sentie aussi vulnérable » et que « la brutalité du sentiment allemand s'était trop peu atténuée », puis il concluait : « A cause du sentiment actuel et des souvenirs du passé, vous, Français, vous devez, plus que nous, vous exercer au renoncement; il vous appartient de faire disparaître les dernières traces de votre politique dynastique et traditionnelle3. » Chassin, sans prévoir