CONGRÈS BALOIS DE LA PAIX
fascination qu'exerçait sur eux l'idéal de la « liberté » induisît Jules Favre et ses amis à je ne sais quelle attitude de contemplatifs, aussi périlleuse que touchante, qui les détachait de l'Europe réelle et vivante. «Si toute l'Europe était civilisée, libre et républicaine, de Oural à l'Atlantique, il n'y aurait plus de guerre » : l'axiome avait été formulé par M. Ferdinand Buisson dans la revue les Etats-Unis d'Europe^. Et l'opposition républicaine s'était mise à travailler pour la «civilisation», pour la «liberté», pour la «République universelle ». Il était trop tard ou trop tôt pour cette emphatique besogne : la guerre survint.
Il fut entendu qu'elle avait été amenée par les « provocations insensées » de l'Empire : et l'on crut, vingt-cinq ans durant, que cet aphorisme passerait dans l'histoire. Au bout d'un quart de siècle le prince de Bismarck, en une audacieuse confidence, se complut à s'accuser ; mais les légendes créées en certaines heures de patriotique colère sont immortelles comme ces colères elles-mêmes ; et le verdict porté par les historiographes officiels du Quatre-Septembre sur le ministère du 2 janvier demeure soustrait à toute re vision, encore que la révélation du faux commis à Ems mérite à tous égards d'être réputée « fait nouveau ».
En toute hâte, à l'annonce du dernier « crime napoléonien », la Ligue de la Paix et de la Liberté convoqua une réunion extraordinaire àBâle, pour le 15 juillet. L'invitation était signée de Barni, un
i. Etats-Unis d'Europe, 19 avril 1868.
Français ; de Goegg, un Allemand ; de Rollanday, un Suisse. Il y eut peu d'afiluence à ce Congrès : les uns s'abstinrent par empêchement, les autres par découragement. On ne pouvait se dissimuler que la démocratie allemande se mettait à la remorque du roi de Prusse : la déception était lourde, mais d'autant moins avouable qu'elle était plus cruelle. De toute évidence, la Ligue de la Paix et de la Liberté n'avait servi de rien : la guerre qui commençait à se dérouler en était une preuve sanglante. Fri bourg et Nostag, membres du Congrès, demandèrent qu'on nommât deux délégués, qui rendraient visite, d'urgence, aux généralissimes des armées ennemies et qui les sommeraient, au nom de l'inviolabilité de la vie humaine, de déposer les armes: un meeting de députés, nommés par le suffrage universel des deux nations belligérantes, trancherait le différend. La Ligue de la Paix et de la Liberté sentit que Fribourg et Nostag s'aveuglaient sur le prestige dont elle pouvait jouir ; elle ne s'exposa point au ridicule d'être éconduite, et repoussa leur projet1. On était réduit, dès lors, à des protestations stérille et à des vœux platoniques. Barni, tout étonne qu'Allemands et Français commençassent de se battre sans en demander licence à Genève, déclara que la faute en était aux souverains. Mmo Maria Gœgg rejeta la responsabilité sur les
1. Trois ans après, au Congrès de Lugano, Fribourg regretta que l'Assemblée de Bàle n'eût pas accepté celte proposition, à que
: «Quelle farce nous aurions jouée ! Et quel spectacle auraient offert des républicains qui seraient allés faire antichambre auprès de l'empereur des Français ou du roi de Prusse 1 » {Bulletin officiel du Congre* de Lugano, 1872, pp. 111-113.)