‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 123 sur 331 · TENACES ILLUSIONS DE PELLETAN · texte numérisé non relu

TENACES ILLUSIONS DE PELLETAN

vices de l'instruction primaire, qui ne dressait point les enfants à « craindre les uniformes, emblème du sang répandu »; qui, tout au contraire, excitait en leur jeune âme « l'amour du militaire » ; qui ne prédestinait point chaque soldat à « comprendre qu'il est avant tout un homme, que sa vie est une chose sacrée, et qu'il s'appartient » ; et qui retardait, ainsi, l'heure longuement augurée où l'on verrait les soldats « mettre bas les armes en s'embrassant, et se demander entre eux pourquoi verser leur sang, comme si la vie n'était pas douce pour ceux qui aiment ». Plusieurs protestations françaises contre la guerre furent déposées sur le bureau du Congrès. L'une venait de Châtellerault, et l'orateur qui l'apportait gémissait sur « ces soldats de réserve envoyés peut-être à la boucherie comme les bestiaux que notre pauvre agriculture ne peut plus nourrir ». L'autre était signée d'un certain nombre de Lyonnais ; elle maintenait que la guerre était l'œuvre de deux monarchies, non de deux peuples, et se flattait de déchirer les oreilles des hommes de massacre en livrant à tous les échos cette parole magique: Vivent les Etats-Unis d'Europe! Une troisième protestation avait vu le jour à Troyes, et M. Mocqueris, gendre d'Eugène Pelletan, s'était chargé d'en être l'intermédiaire. Pour plus de solennité, Eugène Pelletan écrivit une lettre à Barni, dont le Congrès entendit lecture :

La voilà donc déclarée, cette guerre, qui n'est, après tout, qu'une apostille sanglante au plébiscite : c'est la guerre qu'il faut combattre, et notre champ de bataille à nous sera le progrès de la paix et de ïa liberté. Une partie de la

presse démocratique et de l'opposition parlementaire donne dans le piège du chauvinisme... Notre patrie à nous, de l'un comme de l'autre côté du Rhin, c'est la liberté, c'est la fraternité des peuples; et, si les peuples régnaient, ils ne s'égorgeraient pas en ce moment pour le compte et dans l'intérêt des dynasties.

Louis Mie, plus tard député républicain de la Gironde, semblait verser des pleurs dans les flots du Rhin, qui, « limpide aujourd'hui et troublé demain, porterait vers la mer du Nord l'horrible tribut des colères monarchiques »; rêvait, au grand banquet des Etats-Unis d'Europe, la fraternisation des peuples réconciliés. Chassin, envoyant à Bàle les deux numéros de son journal la Démocratie qui contenaient l'ensemble des protestations françaises, ajoutait : « Nous, républicains français, nous sommes de tout cœur avec vous, républicains d'Allemagne, d'Espagne, d'Italie, de Suisse, d'Europe, du monde entier »; et il manifestait l'espérance que la « lutte, même en se prolongeant, ne risquerait pas de devenir nationale ni d'un côté ni de l'autre ». Deux Polonais, présents au Congrès, engagèrent entre eux une joute singulière : l'un, qui s'appelait le comte de Hauké, et qui, depuis l'insurrection polonaise de 1863, s'était dénommé Bossak, c'est-à-dire va-nu-pieds, refusa de protester contre l'explosion de la guerre ; car il en attendait, comme conséquence, un soulèvement de l'opinion publique européenne, l'abolition des monarchies et la liberté des peuples1.

1. Bossak mourut durant la campagne de l'armée garibaldienne en France : « Ce Léonidas des temps modernes — dit alors Garibaldi dans une proclama-Uon — si bon, si aimé de tous, manquera, à l'avenir, à la

Page 1