PATRIE ET DYNASTIES
on s'adonnait au jeu périlleux qui consistait à distinguer entre la France d'hier et l'Empire français x ; on osait comprendre cette strophe malfaisante, écrite par Hugo le 31 août 1870 :
Je vois en même temps le meilleur et le pire;
Noir tableau!
Car la France mérite Austerlitz, et l'Empire
Waterloo3.
« Alternative terrible, cercle vicieux, infernal ! écrivait de son côté Mme Edgar Quinet : si la France est battue, c'est l'invasion, la mort de la patrie. Si elle est victorieuse, la dynastie césarienne est fondée, rajeunie dans un bain de sang; l'Europe décembrisée. Les Français ne peuvent-ils se débarrasser de leurs tyrans qu'au prix d'un Waterloo 3 ? »
1. Dès 1863, Victor Hugo avait donné l'exemple de cette attitude en envoyant à un journal de Puebla un manifeste contre la guerre du Mexique : « Hommes de Puebla, vous avez raison de me croire avec vous. Ce n'est pas la France qui vous fait la guerre, c'est l'Empire... Combattez, luttez, soyez terribles ! Après un 18 brumaire ou un 2 décembre, une armée n'est plus que le spectre d'une nation. Vaillants hommes du Mexique, résistez ! » {Actes et Paroles : Pendant l'exil, II, 1862-1870, pp. 47-48.)
— Comparer Hippolyte Magen, proscrit du 2 décembre, exhortant, en 1853, les Belges et les Suisses à lutter avec acharnement contre l'invasion française qui, d'après lui, les menaçait ("Weill, Histoire du parti républicain en France, p. 394. Paris, Alcan, 1900).
2. Les Châtiments, édition complète illustrée, in-4° (Hetzel, s. d.), p. vil.
— Comparer, dans un carnet d'Edgar Quinet, à la date du 18 juillet 1870, des notes hâtives où il redoute que la guerre n'affermisse l'Empire (cité dans Sorel, Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande, I, p. 193, n° 2. Paris, Pion, 1875).
3. Mme Quinet, Paris, Journal du Siège, p. 7 (Paris, Dentu, 1873). — Rapprocher et comparer la crâne attitude d'Armand Barbes écrivant à George Sand, le 22 octobre 1854, au moment de la guerre de Crimée : « Enfant, je me suis trouvé mal en apprenant la défaite de Waterloo ; et tant qu'on ne me démontrera pas qu'il est un pays plus avancé que la France, un pays de meilleur cœur et de plus grand dévouement malgré les fautes qu'on peut lui reprocher, je désirerai que son drapeau triomphe par quelque maui que ce drapeau soit tenu >> (Revue de Paris, 1" juillet 1896, p. 19).
Lorsque l'ennemi piétine notre sol, lorsqu'il le baigne de notre sang, il est une infortune plus grande que toutes celles dont il nous humilie : c'est le doute où volontairement nous nous précipitons en nous demandant où est la patrie. On savait, avant 1789, qu'en servant le panache blanc du Bourbon l'on servait la patrie1. Mais la lutte du jacobinisme et de l'émigration fut pour l'ide'e de patrie, sur la terre de France, ce qu'avait été le grand schisme pour l'Eglise ; les émigrés, qui étaient avec le roi, croyaient être avec la France; et les Jacobins furent la France. Ce schisme dura peu ; et, lorsqu'on observe les vicissitudes de la légitimité monarchique au xixe siècle, on constate, chez les plus fidèles, une lente dissociation entre l'idée du roi légitime et celle de la patrie : le roi cesse de leur apparaître comme l'incarnation de la France. Peut-être, lui absent, cette France estelle décapitée; mais, du moins, n'est-elle pas tout entière avec lui : elle ne le suit pas en exil, comme il paraissait aux émigrés du xvme siècle que la patrie avait suivi le roi. Trois quarts de siècle s'écoulèrent; et l'on vit Bazaine, par calcul, cette fois, plus que par principe, paraître iden-
1. Lire, à ce sujet, une belle page d'Emile Montégut, Libres opinions momies et historiques^ p. 3G5 : « Le jour même où la France sacrifia l'idée de patrie à l'idée d'humanité, l'ancienne maison royale tomba. Rarement la logique fut plus cruellement judicieuse, et plus poétiquement tragique ; le dernier représentant de cette maison disparaissait au moment même où l'idée de patrie était menacée, comme son premier fondateur était né en même temps que cette idée avait demandé à venir à la viQ, comme sa longue succession de princes avait régné sans contestation pendant que cette idée n'avait pas été contestée, en sorte que, par une fatalité d'une unité admirable, l'histoire de la patrie et celle de cette famille n'en composaient qu'une seule, l'œuvre et l'ouvrière ayant aient les mêmes siècles d'existence sans une minute de plus ni de moins. »