‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 158 sur 331 · FOUSSIER ET LA MAÇONNERIE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

FOUSSIER ET LA MAÇONNERIE ALLEMANDE

adressé une planche aux loges d'Allemagne en faveur de la paix, menacée par l'affaire du Luxembourg. La Grande Loge, de Francfort-su r-le-Mein, et les Enfants de la Concorde fortifiée, de Luxembourg, avaient fait à ce message l'honneur d'une chaleureuse adhésion : M. Alfred Desrues, historiographe des Trinosophes, ne publie ni ne mentionne aucune autre réponse. Malgré l'indéniable indifférence qu'avait rencontrée leur appel dans les loges d'outre-Rhin, un certain nombre des Trinosophes continuèrent leurs coquetteries. Ils avaient pour vénérable, en 1870, un observateur apparemment impartial, à qui « les chefs prussiens » semblèrent être cause de la guerre, et ce vénérable — on l'appelait le frère Pugeault — s'opposa, pour ce motif, dans la tenue du 13 juillet, à ce qu'on adressât un nouveau manifeste aux puissances maçonniques. Mais Foussier, futur conseiller municipal de Paris, obtint que la loge passât outre, et fut chargé de rédiger le manifeste. Confiant en l'avenir et considérant que, « tout en étant sensible aux malheurs publics, les Trinosophes sont d'un groupe qui a sa vie propre », Foussier fit décider qu'on maintiendrait, pour le 23 juillet, les « travaux de récréation » depuis longtemps annoncés : un banquet, un bal — comme disent les profanes — devaient avoir lieu ce jour-là. Une bannière en deuil planerait sur ces travaux, pour « faire voir aux sœurs que ce qui se passe au dehors ne laisse pas les Trinosophes indifférents ». Il y eut quelque gêne le 23 juillet; et lorsque, le 26 août, la loge entendit lecture de la « planche » singulièrement con-

ciliatrice des Enfants de Gergovie, cette gêne s'accentua. On commença par être surpris ; mais 1' « orateur » de la loge soutint les bonnes intentions des « Frères » d'Allemagne; un Trinosophe, qui se trouvait être Prussien, appuya l'« orateur », et la démission du vénérable mit un terme à la tenue, qui, de toute évidence, avait été troublée. Foussier, désormais, avait le champ libre parmi les Trinosophes ; et ceux-ci, le 7 septembre, crurent illustrer l'histoire de la maçonnerie et, subsidiairement, l'histoire des deux patries française et prussienne, en décidant de « rappeler au roi de Prusse, protecteur de la franc-maçonnerie universelle, ses devoirs de franc-maçon ».

Derechef, Foussier prit la plume : il proposa aux vénérables de toutes les loges parisiennes qu'une députation maçonnique fût expédiée au roi Guillaume pour « faire appel à son cœur de franc-maçon». Quelques vénérables entendirent cet appel ; ils tinrent, à plusieurs reprises, de graves colloques. Les procès-verbaux de leurs discussions nous sont demeurés inaccessibles ; elles ne manquèrent, probablement, ni de vivacité ni de subtilité. Car le résultat fut hybride. D'une part, dix loges parisiennes adressèrent à tous les maçons du globe, par ballon, un long cri de douleur : « Le roi Guillaume et son fils sont nos frères. Ces ambitieux ont trahi leurs serments, ils sont indignes et parjures; ils ont forfait à l'honneur... Nous les excluons à tout jamais et répudions toute solidarité avec ces monstres à figure d'homme qui ont trompé jusqu'à nos frères d'Allemagne. Us ont détourné les francs-maçons

GUILLAUME Ier, OBJET D'UN PROCÈS MAÇONNIQUE 161

allemands du but final de la maçonnerie : la fraternité universelle. » D'autre part, les Trinosophes, persévérants en leur optimisme, ajoutèrent en post-scriptum un appel personnel aux Frères allemands, qu'ils conjuraient de songer au minotaure prussien et à la liberté, à l'avenir et au progrès, aux chemins de fer et à l'électricité, aux « barrières de convention qui séparent les Etats » et aux « murailles d'ossements humains qu'élèvent les massacres » ; et les bons Trinosophes concluaient : « Le jour heureux où la civilisation triomphera encore une fois de la barbarie, venez à nous, en frères généreux : nous vous accueillerons avec joie et répandrons sur vos blessures le baume consolateur de la fraternité 1 ! » Foussier jouait au théocrate; il distribuait anathèmes et bénédictions ; il prétendait incarner, en son pontificat maçonnique, l'équité internationale; il alternait, avec son robuste maillet, les gestes menaçants et les gestes bénisseurs, tout comme faisaient avec leurs crosses ces prélats du ténébreux moyen âge, auquel Foussier ne pouvait songer sans frémir.

Il est des essors d'ambition qui sont incoercibles : la maçonnerie parisienne connut une de ces exaltations. Elle rêva d'un nouveau Ganossa. Le numéro 35 de la rue Jean-Jacques-Rousseau devait abriter cette scène d'histoire : il y avait là un local maçonnique ; et « les Frères Guillaume Ier, roi de Prusse, et Frédéric-Guillaume-Nicolas- Charles de Prusse, prince royal héréditaire, furent

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