XVI INTRODUCTION
Mais non, M. Naquet n'a point fait une gageure; avec cette logique cruelle et « amorale » qui fut toujours la marque de son esprit, il dit tout haut ce que d'autres pensent tout bas ; il traduit en une langue scientifique les espoirs et les synthèses qui, sous d'autres plumes, affectent une forme pluslyrique. Le livre de M. Naquetfait l'effet d'une explosion, mais l'état d'esprit de M. Naquet n'est point une exception.
Vous retrouvez cet état d'esprit, varié dans ses formules, divers en ses contenances, sous certains préaux d'écoles et dans certains prétoires de tribunaux. La Ligue de l'Enseignement couronnait, iln'y a pas longtemps, sur le rapport de M. Edouard Petit, inspecteur général des cours d'adultes, une conférence de M. Rayot, professeur au lycée de Besançon, sur/a Liberté de conscience y et M. Edouard Petit, naturellement obsédé par le même idéal messianique qui tourmente son coreligionnaire M. Alfred Naquet, appréciait surtout, dans cette conférence, certaine «invocation finale sur l'Eglise universelle et humaine se réclamant de la solidarité1. » La conférence, en effet, vaut la peine d'être lue; M. Rayot prophétise l'« avènement du règne divin de l'amour », l'« union indissoluble de tous les hommes dans un même culte, celui de l'humanité » ; il déroule une prédication somptueuse qu'à peu de chose près un prêtre signerait à la seule condition de remplacer, partout, le mot « Humanité » par le mot « Dieu » ; et, résumant en sa péroraison l'aspect de cette religion
1. Pour la liberté de conscience, conférences populaires par MM. Balla guy, Bougie, Darlu, Lottin et Rayot, p. vin. (Paris, Cornély, s. d.)
Introduction xvii
nouvelle, dont la démocratie contemporaine doit accélérer les progrès, M. Rayot s'exprime, ainsi :
« D'une part l'Etat n'existerait plus : pour les citoyens de la cité future, nul besoin désormais de ces lois extérieures, décrétées par une autorité plus ou moins étrangère; les droits de l'Humanité seraient naturellement respectés; d'elles-mêmes les volontés obéiraient à la norme gravée en elles, à cette loi non écrite dont parlait déjà le vieux Socrate : de cette façon, l'Etat aurait atteint sa fin ; il aurait disparu, remplacé par la législation morale. Et, de même, les Eglises se seraient évanouies, elles ne seraient plus qu'un souvenir lointain; aux Eglises actuelles, multiples, exclusives, trop facilement autoritaires et oppressives aurait désormais fait place une Eglise unique, l'Eglise de l'Humanité, bâtie sur ces pierres solides, l'amour, la communion des âmes, reposant sur ce fondement inébranlable, le lien étroit des cœurs et l'harmonie profonde des volontés dans l'intense sentiment d'une universelle fraternité * ! »
Parfois, en chaire, on parle à peu près de même; on y fait resplendir aux yeux des fidèles, par delà la pénombre des nefs gothiques, une lumineuse éternité céleste, où les élus vivent sans lois extérieures, sans coercition, captifs volontaires et bienheureux d'une certaine volonté suprême, dont leur vie est à jamais imprégnée, et qu'on dénomme la volonté de Dieu, et communiant entre eux, enfin, dans l'amour et l'harmonie. La conférence de M. Rayot met le ciel sur la terre ; c'est un millénariste que M. Rayot, et les instituteurs qui répéteront ses phrases aux «adultes» stupéfaits, auront peut-être la douce volupté d'entendre dire par quelque bonne âme, — comme la fortune, un jour, en advint à Renan, — que la conférence du