‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 169 sur 331 · L'ÉTAT D'ESPRIT DE JEAN MACÉ · texte numérisé non relu

L'ÉTAT D'ESPRIT DE JEAN MACÉ

que la question ait figuré derechef à l'ordre du jour du convent de 1872.

Attitude du vieil esprit cosmopolite. — Lettre de Macé à un correspondant allemand : crainte des « marchands de despotisme et de gloire militaire », et désir d' « éteindre » la « haine » chez le peuple vaincu. — Effacement provisoire du cosmopolitisme en présence de la mutilation de la «province de France».

L' « humanitarisme », au lendemain des sanglantes déceptions qu'il avait essuyées, n'avait plus assez de crédit pour afficher de nouveau ses espoirs et ses exigences d'antan : il lui suffisait, pour l'heure, de commander ou de conseiller le silence sur ces déceptions. Rien de plus significatif, à cet égard, que les confidences qu'adressait Jean Macé, en juin 1871, au rédacteur du journal francfortois YArbeitgeber, collaborateur actif d'une Ligue berlinoise de l'Enseignement :

Ce que je déplore avant tout dans les événements auxquels nous venons d'assister, c'est la haine qu'ils ont allumée au cœur de mon peuple contre le vôtre. J'y vois un danger permanent pour la liberté et le progrès dans nos deux pays, une arme toujours prête, chez nous comme chez vous, aux mains des marchands de despotisme et de gloire militaire, l'un portant l'autre. Soyez donc assuré que je

songe bien plus à l'éteindre qu'à l'attiser, et ne me considérez pas comme un ennemi vaincu qui boude, mais comme un compagnon d'armes momentanément empêché de faire campagne avec vous1 sur un terrain qui lui est personnellement interdit.

Bref,, parce que l'amertume prolongée des souvenirs est susceptible, un jour ou l'autre, de profiter aux « marchands de gloire militaire » et d'être exploitée par les « marchands de despotisme », Macé promettait à son correspondant d'outre-Rhin de travailler à « éteindre », bien loin d' « attiser ». Comme tous les Français, il projetait au delà des Vosges un regard attristé ; mais ce qu'il « déplorait avant tout », ce n'était point le scintillement des casques prussiens, douloureusement éblouissants pour un patriote ; c'était le grossissement de certains nuages de « haine », dont la fatale poussée troublait son imagination d'humanitaire ; et, s'il prenait le deuil des provinces enlevées, c'était en tant que citoyen du monde. Au lendemain de la catastrophe, Macé, symbole accompli de cette maçonnerie qui lui rendait amour pour amour, demeurait semblable à lui-même, obsédé toujours par le péril de la « gloire militaire», et fasciné par la contemplation lointaine d'une Europe définitivement unie, qui pardonnerait à la France, enfin désarmée, et protégée dès lors contre tout coup d'Etat, les inoubliables victoires

I. Néanmoins, le 15 juillet 1871, dans le dernier Bulletin de la Lir/uede VEnteignement qui fut publié à Beblonheim (Alsace), Macéinvoqu grande confédération qui se prépare, au sein de tous les pays ci entre les hommes qui ont entamé 1m bataille contre Tennerni rnmmun du genre humain, l'ignorance » (Cité dans le Compte rendu du Cercle parisien de la Ligue de l'Enseignement, 1888, p. 105).

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