‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 176 sur 331 · HEGEL ET LE DROIT DE LA FORCE · texte numérisé non relu

HEGEL ET LE DROIT DE LA FORCE

pose aux vaincus interdisait de faire observer au vainqueur qu'il n'était venu au monde qu'en 1815... Ainsi, c'est à l'application de la loi du talion , s'appuyant sur d'imaginaires souvenirs d'enfance, qu'aboutissait un siècle de spéculations vaguement philanthropiques et formellement cosmopolites.

Une philosophie fort à la mode, dont l'Allemagne nous avait révélé la grandeur, nous apportait, juste à point, aunom même du progrès, desmaximes d'abdication : pourquoi donc Gambetta et pourquoi donc Chanzy prétendaient-ils faire violence à l'histoire puisque l'épée victorieuse, incarnation du Devenir humain, nous condamnait? Il était bon pour d'autres âges de croire qu'à travers le flux et le reflux des événements l'active initiative des peuples peut s'intercaler en souveraine, et que la force des hommes — cette liberté — peut contrebalancer avec avantage la force des choses — cette fatalité; — l'hégélianisme, enfin familier aux intelligences françaises, avait fini par terrasser de pareils préjugés. Près d'un demi-siècle auparavant Cousin, dans son Introduction à l'histoire de la philosophie1, avait prêté les prestiges de son éloquence au développement de la théorie d'Hegel sur la conquête : théorie qui conciliait, au prix d'une aventureuse antinomie, le culte du progrès et le culte de la brutalité, l'hommage à la Raison et l'hommage à la Force, qui faisait du canon le verbe de l'idée, et qui adorait le vainqueur, quel

dans le livre si sereinement émouvant où M. Cresson, alors préfet de police, vient de raconter Cent Jours de siège (Paris, Pion, 1901, p. 308).

1. En particulier dans la dixième leçon, intitulée les Grands Hommes, pp. 201-225 (Paris, Didier, 6« édit., 1868).

qu'il fût et de quelques procédés qu'il eût usé, comme une incarnation de la civilisation du lendemain. Proudhon ne pensait point autrement lorsqu'il expliquait que la conquête est le sacrifice d'une ou plusieurs personnes morales, appelées nations, à une nécessité supérieure qui prime le respect dû à ces personnes et leur droit à l'existence1. Ainsi la philosophie allemande, cinquante ans durant, avait exporté par delà les Vosges je ne sais quels conseils d'éventuelle acceptation du désastre, conseils fondés sur une métaphysique transcendante, et qu'à Berlin, d'ailleurs, l'on avait hâte de tenir pour non avenus dès qu'il était question de l'ineffaçable défaite d'Iéna; et le chauvinisme d'outre-Rhin, mis en branle par des écrivains qui ne parlaient que de paix, mais qui, implicitement, identifiaient leur cosmopolitisme avec une sorte de pangermanisme, était justifié, même en ses pires excès, par une philosophie qui ne parlait que du droit, mais qui confiait aux étatsmajors le soin de le définir.

Edgar Quinet, d'un coup d'œil, mesurait l'étendue de nos duperies, que Jules Ferry2 et lui, dans le parti républicain, avaient été à peu près les seuls

1. Proudhon, la Guerre et la Paix (Paris, Dentu, 1861). — Arthur lins, P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa doctrine, II, pp. 28-36 (Paris, Perrin, 1896).

Z Jules Ferry, dès 1867, écrivait à Edgar Quinet: « Il est évident que, comme vous le prophétisiez en 1831, l'unité allemande est faite.... qu'elle ne déguise même plus ce désir de suprématie militaire qui la dévore depuis si longtemps... Rien de plus dangereux chez un peuple qui sait la fois brutal et idéaliste, et chez des libéraux et des philosophes qui excellent à sacrifier le présent à l'avenir et à voir dans les faits contingents que subit leur incommensurable patience, l'action abstraite et irrésistible des lois de l'histoire! » 'M"* Quinet, Edgar Quinet depuis l'exil, p. :;05).

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