‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 177 sur 331 · COLÈRES D'EDGAR QUINET · texte numérisé non relu

COLÈRES D'EDGAR QUINET

à prévoir : il écrivait, pendant le siège de Paris, qu'il fallait -(prendre corps à corps l'esprit allemand, le déshabiller de ses oripeaux métaphysiques », et il défiait qu'on trouvât au-delà du Rhin quelqu'un « qui prît au sérieux ces outres vides * ». Il se trompait : les grandes colères ont de ces injustices; les déceptions méritées sont sévères pour autrui, de crainte d'avoir à se condamner elles-mêmes. Il y avait au moins trois personnages, au-delà du Rhin, qui protestaient contre l'annexion : c'était Liebknecht, dont la prison, quelque temps durant, essaya d'étouffer la voix importune; c'était Jacoby, un ancien député au Parlement de 1848, qui refusa de siéger au nouveau Reichstag2r avec l'espoir un peu naïf que l'Allemagne remarquerait son absence et qu'elle y verrait une protestation ; et c'était enfin un banquier de Trêves, Louis Simon, habitué des Congrès suisses de la Paix et de la Liberté, et qui conjurait la démocratie allemande de laisser aux Alsaciens-Lorrains le droit de disposer de leur sort, de peur que, tôt ou tard, ce ne fût le tour de la démocratie allemande elle-même d'être opprimée3.

Mais la nation protestante, civilisée, philosophe,

1. Quinet, le Siège de Paris et la Défense nationale, p. 115 (Paris Lacroix, 1871). — Cf. Paul de Saint-Victor, Barbares et bandits, pp. 133- 134 : « La philosophie même est morte en Allemagne, mais peut-on dire que la sophistique germanique ait jamais vécu? »

2. États-Unis d'Europe, 5 février 1874. — Ce personnage, né en 1805, mourut en 1877 : les Etats-Unis d'Europe, du 15 mars 1877, esquissent sa biographie.

3. Voir la proclamation de Louis Simon à ses compatriotes, dans Jules Favre, Gouvernement de la Défense nationale du 30 juin au 31 octobre 1870 (Paris, Pion, 1871), p. 413; et voir dans Steenackers, Histoire du gouvernement de la Défense nationale en province, III, pp. 338-339, les lettres de Simon à l'Avenir, à Berlin, et nu. Siècle, à Poitiers. — C'est à l'instigation de Louis Simon qu'en 1871 le Congrès genevois de 1» Paix et de la Liberté

dont parlait George Sand, passait outre à ces trois me'contents : leur voix succombait sous les hourrahs d'un peuple; et la France demeurait déconcertée. La guerre avait troublé, jusque dans leurs familiarités et dans leurs déférences intellectuelles, l'élite de nos poètes et de nos savants1 : habitués à suivre la pensée allemande dans les nuages où cette pensée les entraînait, ils l'avaient vue, soudainement, descendre du ciel sur la terre, et sur leur terre à eux2; et, suivant l'expression de l'un des plus illustres, qui longtemps avait salué l'Allemagne comme sa «maîtresse », ils avaient « souffert » en voyant « la nation qui leur avait enseigné l'idéalisme railler tout idéal3». Ni George Sand en ses larmes un peu sottes, ni Quinet en

vota la déclaration suivante : « L'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, opérée sous le prétexte d'une défense contre des dangers futurs, n'est qu'une conquête pure et simple. Le droit de leurs populations de disposer d'elles-mêmes, comprimé par la force, persiste, et reparaîtra aussitôt que cette force aura cessé d'exister. » (Bésolutions des vingts premiers congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté : recueil officiel, p. 43.)

1. Caro, les Jours d'épreuve, 1870-1871, p. 109 (Paris, Hachette, 1872) : « Quelles exégèses respectueuses et attendries autour de la parole sainte, apportée de Gcettingue ou de Berlin! Comme on s'empressait de croire à tous ces prophètes nébuleux de l'hégémonie germanique!... Cet empire intellectuel, nous savons son nom maintenant : c'est l'empire des Hohenzollern. »

2. Cf. Paul de Saint- Victor, Barbares et bandits, p. 137: « Un de leurs poètes reléguait l'Allemagne dans l'empire de l'air ; nous l'avons cru sur parole, et, les yeux levés vers le ciel, nous cherchions cette Muse ange lique parmi les étoiles... Voilà que de cet azur où nous plongions nos regards descend griffes ouvertes, avec des cris voraces, une bande de vautours. »

3. Renan, la Réforme intellectuelle et morale de la France, préface, p. vi (Paris, Michel Lévy, 1871) : tout le passage esta relire. — Cf. Renan, Lettre à vn amid'Alle-magne,^. 3 (Paris, Calmann-Lévy, 1879): «Cette nation allemande que nous désirions voir entrer comme une individualité nouvelle dans le concert des peuples, nous l'imaginions d'après le modèle de ce que nous avions lu, d'après les principes tracés par Fichte ou Kant. Nous formions les plus belles espérances pour le jour où prendrait place dans la grande confédération européenne un peuple philosophe, rationnel, ami de toutes les libertés, ennemi des vieilles superstitions, ayant pour symbole la justice et l'idéal. »

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