LES DÉCISIONS VIRILES : TAINE
qu'il rêvait d'écrire sur l'Allemagne1; insouciant dès lors de rendre hommage aux rêves désormais ricaneurs de l'hégélianisme, il s'acharnait en patriote à l'étude des origines de la France contemporaine ; et Taine prenant cette noble décision était comme le symbole de la pensée française renouvelée. La pensée française, comme la pensée allemande, descendait du ciel sur la terre et de la sphère des nuages dans le domaine des réalités : aux yeux du Français qui jadis aimait « l'homme », le Français blessé, meurtri, séparé du sol natal ou piétiné par l'invasion, apparut comme ce « prochain » qu'avant tout il convient d'aimer ; et la France amputée devint soudainement assez grande pour contenir la tendresse de ses enfants, et pour la retenir, et pour l'absorber tout entière.
privilège supérieur, il ne peut y avoir qu'une sorte de patriotisme, celui de l'idéal... Le vrai nom de ce patriotisme; c'est la science... Tant de hauteur d'àme, une si sereine impartialité, une curiosité si désintéressée, ressemblent, à s'y méprendre, à une parfaite indifférence. C'est une sorte de quiétisme scientifique, que je tiens pour ma part en médiocre estime. » 1. Nous renvoyons le lecteur, sur ce sujet, à quelques pages pénétrantes de M. Victor Giraud, professeur à l'Université de Fribourg : Essai sur Taine, son œuvre et son influence, pp. 61 et suiv. (Paris, Hachette 1900). Rendant compte dans les Débats du 10 avril 1877, de l'ouvrage de M Funck-Brentano sur le droit des gens, Taine expliquait que « les traités, depuis cent ans, ne font que constater entre les contractants la proportion des forces » ; et il ajoutait : « La conclusion est qu'il faut être fort ou le devenir; et cela ne signifie pas seulement qu'il faut se pourvoir d'une bonne armée sous de bons généraux, car l'instrument militaire n'est qu'un organe dans un corps vivant; et c'est le corps tout entier qui doit être robuste, sain, dispos, capable de lutter longuement sans défaillance, en employant et en dirigeant bien tous ses muscles » Reproduit dans Giraud, op. cit., p. 271).
Reconstitution de l'armée : œuvre patriotique de l'Assemblée nationale. — Echos attardés des suspicions antimilitaristes : M. Millaud, M. Farcy, Denfert-Rochereau. — « On ne fait pas de démocratie quand il s'agit de l'organisation de l'armée » (Ghanzy). — Rôle de Thiers : leçons de recueillement qu'il donne à la France. — Protestations du vieux cosmopolitisme : invectives, séniles de Garibaldi contre Thiers.
Il fallait nous refaire une armée : l'œuvre fut si promptement accomplie que, moins de cinq ans après le traité de Francfort, Bismarck, inquiet, s'efforça, par de nouvelles provocations, d'entraver notre relèvement. Un principe fut mis audessus de toute discussion: c'était l'obligation du service personnel en temps de guerre. Durant les mois de résistance qui suivirent Sedan, le sentiment patriotique, de lui-même, avait pris l'initiative de cette nouveauté ; il appartenait à l'Assemblée nationale de l'introduire dans la loi1; c'est ce qu'elle fit, d'un accord unanime. On vit les héritiers des plus grands noms de France voter une mesure qui rouvrait droites et larges, pour leurs fils et leurs petits-fils, ces routes d'héroïsme où les aïeux avaient fait merveille ; et les représentants des « couches nouvelles », de leur côté, acclamaient dans cette réforme une victoire du prin-
1. «Au lendemain de 1870, l'obligation du service personnel en temps de guerre apparut à tout le monde comme la réforme militaire; il n'y avait qu'à écrire dans la loi et à organiser ce que le sentiment patriotique venait de faire éclater dans les faits.» (De Mun, Discours, III, p. 464.)