RECONSTITUTION DE I,' ARMÉE
cipe d'égalité. Noblesse ne dispense pas, disaient ceux-ci ; et ceux-là de répondre que noblesse avait toujours obligé; entre les uns et les autres, le souci de la patrie demeurait un trait d'union ; et la collaboration qui, durant l'Année Terrible, avait groupé dans un même faisceau les Blancs et les Bleus se retrouvait encore, à de certaines heures, entre les chevau-légers de l'extrême droite et les intransigeants des gauches avancées1. Gambetta fut injuste envers l'Assemblée nationale le jour où il parla de cette « Assemblée qui empêchait de voir la France2»; dans la discussion de la loi militaire, qu'elle considéra comme son œuvre principale, elle se comporta, toutau contraire, comme une véritable représentation de l'âme française — de cette âme irrémédiablement troublée, incessamment divisée contre elle-même, mais que le péril unifie brusquement et que doit unifier, aussi, ia prévision du péril. Les familiers de Versailles se souviennent encore de cette séance du 22 mai 1872 où M. le duc d'Audiffret-Pasquier, interpellant l'Empire effondré, lui redemanda les légions perdues: l'Assemblée, tout entière debout, complice de l'orateur et sentant derrière elle la France complice, prolongea, plusieurs minutes durant, l'une des plus majestueuses traînées d'ap-
1. «Que l'on refonde l'armée le plus tôt possible, écrivait M. Saint- Genest, de façon à ce que l'on ne puisse plus dire : voici un officier de Gambetta, voici un officier de la garde»; et il réclamait «une armée unie, fière, muette, n'insultant pas le souverain qu'elle a servi, n'acclamant jamais les nouveaux gouvernements, ne se mêlant à aucune
i intrigue; une armée toujours prête à mourir, sans autre opinion que l'honneur, sans autre drapeau que la France, sans autre ambition que le champ de bataille. » (La Politique d'un soldat, p. 54. Paris, Dentu, 1872.)
2. Discours du 25 septembre 1872 (Gambetta, Discours, III, p. 72.)
plaudissements dont l'histoire parlementaire fasse mention; elle était bien, ce jour-là, l'image delà France et des deux sentiments auxquels le pays s'abandonnait : d'une part, une haine éphémère contre l'Empire, devenu, par une audacieuse simplification, le bouc émissaire de nos catastrophes; d'autre part, un renouveau d'anxieuse tendresse pour les destinées de la patrie. L'Assemblée nationale, travaillant à nous rendre d'autres légions, ne faisait qu'un avec la France.
Les vétérans des luttes républicaines, représentés à Versailles par quelques noms célèbres, avaient une doctrine au sujet de l'armée : c'était le système des milices, qui transformait tout Français en une façon de Maitre Jacques échangeant, en temps d'exercice et en temps de guerre, l'habit du citoyen contre l'affublement du soldat1, et que Garnier-Pagès commentait en enfant terrible lorsqu'il disait : « Défions-nous de la discipline; elle tue le citoyen dans le soldat2. » Un avocat lyonnais, M. Millaud. aujourd'hui sénateur, tenta l'aventure de mettre cette doctrine aux voix. Il avait, en 1867, dans un Mémoire resté fameux pour lui3, appelé de ses vœux « quatre millions de citoyens prêts à faire, à leurs femmes et à leurs enfants, aux tombeaux de leurs pères, un rempart vivant
1. Barni, Manuel républicain, pp. 84-85 (Paris, Germer-Baillière, 1872) «Dans une république, comme le demandait Diderot, chaque citoyen doit avoir deux habits : l'habit de son état et l'habit militaire. Une armée de citoyens, ou ce que l'on appelle une milice nationale, voilà l'armée
Site dans Saint-Genest, la Politique du soldat, p. 225. ;;. Millaud, De la meilleure organisation de l'armée au point de vue économique, rapport présenté à la Société d'économie politique de Lyon (Paris. Guillauinin, 1867).