COURAGEUSE ÉVOLUTION DE GAMBETTA
Le « repentir » de Gambetta. — Son éducation ; la jeunesse républicaine à la fin de l'Empire. — Leçons qu'il rapporte de Tours. — Son amour pour la personnalité de la France : témoignage de M. Pierre Laffitte. — « Le point de vue militaire est le premier » (Discours de Cherbourg). — Originalité de Gambetta dans le parti républicain : souvenirs de M. Deluns- Montaud. — Gambetta « tribun des soldats » ; sa conduite à l'égard du général de Miribel ; portée de l'élection Labordère. — Attaques des Etats-Unis d'Europe et du parti radical contre la politique de Gambetta, accusée d'être la « politique de la monarchie ». — Attitude d'une partie de la maçonnerie à la mort de Gambetta. — Un interdit de M. Mesureur. — Les « ralliés au parti gambettiste » et la loge Alsace-Lorraine : conférence de M. Joseph Reinach.
Nos malheurs avaient ridé Gambetta, et ils l'avaient changé. MM. Paul et Victor Margueritte comparaient, il n'y a pas longtemps, deux portraits du grand homme, dont l'un remonte à 1869 et dont l'autre date de 1871. En 1869, il est jeune; les cheveux flottent; l'œil rayonne d'enthousiasme ; la tête est haute, confiante ; en 1871, jauni, maigri, fatigué, le regard chargé de pensées amères, il semble vieilli de vingt ans l. Les photographies ne sont point trompeuses : la guerre, pour Gambetta, fut l'occasion d'une crise intime et d'une collision constante avec son propre passé. Il n'avait pas le temps de mûrir en une retraite, loin des tribunes et loin des armées, l'évolution qui s'opérait en lui : il devait agir en souffrant, et accumuler les res ponsabilités à mesure qu'il se sentait évoluer. Rien
1. Paul et Victor Margueritte, Echo de Paris, 19 janvier 1901.
de commun, ici, avec ces élégantes acrobaties auxquelles est généralement contraint le leader d'une opposition, lorsqu'il prend la charge du gouvernement : le « repentir » de Gambetta, pour répéter le mot du poète, fut plus profond et surtout plus sincère.
Rappelons-nous les préjugés et les illusions de cette clientèle que l'évident déclin de l'Empire groupait autour du tribun1. Il y avait, parmi cette jeunesse, une élite dirigeante, agissante, tonitruante, qui passait directement des bancs de Sainte- Barbe ou des pensions du Marais dans les cafés séditieux du Quartier Latin; elle avait eu pour maîtres Eugène Véron, qui, sous la République, dirigea le Progrèsde Lyon; Eugène Despois, humaniste consommé, qui se consolait de l'Empire en traduisant Juvénal; Frédéric Morin, qui avait rêvé, tout au début de sa carrière, d'une alliance entre le catholicisme et la démocratie, et qui, dans sa vieillesse, associait enune même antipathie le pape et le César ~.
Les classes de ces trois professeurs étaient de perpétuelles leçons d'antimilitarisme; le traité de la Tyrannie, d'Alfieri, les Propos de Labienus, de Rogeard, les vers manuscrits du jeune Richard, étaient servis et commentés aux écoliers désireux d'une « lecture ». On les reconnaissait ensuite dans le monde des écoles, les élèves de Véron, de Despois et de Morin : leur abondante culture clas-
1. Voir, au sujet de cette jeunesse, la préface mise par M. Dietrich aux Poésies de Jacques Richard (Charpentier, 1885), en particulier ■.xiv et suivantes.
. Il semble que la chute du « César » ait ramené Frédéric Morin vers le pape; car il mourut, peu d'années après, dans la foi catholique.