‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 188 sur 331 · GAMBETTA ET M. PIERRE LAFFITTE · texte numérisé non relu

GAMBETTA ET M. PIERRE LAFFITTE

de la patrie. Le parti républicain tout entier profita de cet effet d'optique, justifié, en quelque mesure, par l'attitude et l'éloquence de Gambetta1.

Il est une idée intimement gravée dans les âmes des simples, ces traditionnels dépositaires de la vérité, et trop souvent oblitérée, au contraire, dans les cerveaux qui se qualifient de distingués : c'est l'idée que la France est une personne, que, sous tous les régimes, cette personne a une vie qui vaut la peine d'être vécue, et qu'enfin son rayonnement intellectuel sur le reste du monde, qui est pour beaucoup d'humanitaires le seul élément de sa grandeur, ne sera sauvegardé et respecté que si la France, tout d'abord, maintient avec jalousie l'autonomie de sa personnalité Gambetta, différant en cela de beaucoup d'hommes de son parti, était le représentant de cette idée : il l'avait empruntée, semble-t-il, au commerce de la philosophie positiviste 2 ; il s'y confirmait, au cours de ses voyages presque souverains, par le contact avec l'âme populaire. Au lendemain de sa mort, M. Pierre Laffitte écrivait :

La résistance désespérée de 1870 rendit à la France ellemême le sentiment de son individualité collective, qu'elle

1. « Il n'a jamais été possible de faire croire que le parti républicain pouvait être un parti ennemi de l'armée », dit Gambetta à Versailles, en 1878, et il l'appelait « le parti des patriotes ». (Discours, VIII, p. 212.)

2. " Gambetta, J. Ferry, le premier pour n'avoir pas désespéré de la patrie, le second pour avoir assuré à la France, et dès à présent, sa part dans le partage du monde, sont revendiqués par le grand prêtre du positivisme (M. Pierre Laffitte) comme étant les plus intelligents applicateurs de l'une des vues principales du positivisme. » (Deluns-Montaud, Bévue politique et parlementaire, 1897, XI, p. 251.) — Sur les rapports de Gambetta et du positivisme, voir Revue occidentale, 1883, I, pp. 192-212.

tendait à perdre dans les enivrements d'un économisme triomphant, dont les basses aspirations et les lâchetés se dissimulaient en vain sous les apparences d'une philanthropie trompeuse... Sans doute, un jour viendra où toutes les questions sociales pourront se résoudre simplement, par les procédés d'une conciliation rationnelle, et le positivisme lui-même peut, et mieux que toute autre iniluence, préparer l'avènement d'un pareil régime. Mais ce jour n'est pas encore venu, et les hommes d'Etat qui, tout en pensant à l'avenir, se préoccupent surtout du présent, ont pour mission et pour devoir de conserver l'existence et la vigueur des individualités collectives, ou des nations, dont la direction leur est échue. Tel fut le premier service capital rendu par Gambetta à sa patrie *'.

On ne saurait mieux dire, ni marquer avec une rigueur en quelque sorte plus scientifique l'originalité de Gambetta. De nombreux textes militent, dans ses discours, en faveur des éloges que lui décerne M. Pierre Laffitte, et qu'une fraction du parti républicain préférerait peut-être oublier : lorsque sa voix, à Cherbourg, sonna comme un coup de clairon, la France attentive l'entendit porter un toast au progrès de cette ville, « tant au point de vue militaire, qui est le premier, qu'au point de vue économique2 ». On commença de s'écrier en divers partis : Gambetta, c'est la guerre'6; mais les hommes qui s'élevaient au-dessus des partis sentirent que la République Française, en affirmant que « le point de vue militaire est le

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