‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 196 sur 331 · UNE CONFÉRENCE DE M. REINACH · texte numérisé non relu

UNE CONFÉRENCE DE M. REINACH

nique ; car M. Joseph Reinach, dès la fin de 1884, crut opportun de fournir à ses frères de Y Alsace- Lorraine quelques explications nécessaires. Laissons ici la parole au chroniqueur :

Se déshabillant complètement sous le cordon maçonnique, et se mettant nu comme la Vérité, le frère Reinach a jeté par-dessus bord les ralliés au parti gambettiste; en cela faisant cause commune avec nombre d'auditeurs qui s'obstinent à les tenir pour la honte de la République... Comme il semblait, durant tout ce discours, que le grand orateur, soulevant la pierre de sa tombe, était venu demander pardon des fautes que son patriotisme lui fit commettre , s'excusant de la nomination de celui-ci parce quïl le croyait bon général, ou de celui-là parce qu'il eût pu se faire acheter ailleurs ' !

Ce compte rendu est extrait d'une revue ma çonnique ; c'est un Dangeau qui parle ici : pour raconter cette séance, qui dut être piquante et triste, on rêverait d'un Saint-Simon. Il semble bien que le bon chroniqueur, continuant et poursuivant, avec moins de nuances, mais sans trop d'infidélité, le geste de M. Reinach, jette ici par-dessus bord Gambetta lui-même. C'est qu'en effet, entre Léon Gambetta, qui qualifiait le parti républicain de « parti des patriotes » et conviait tous les Français à s'y venir grouper, et certains de ses amis, à la fois sectaires et cosmopolites, toujours prêts à surélever les frontières de la République et à abaisser celles de la France, la paix du tombeau, qui, d'ordinaire,

1. Voir, à l'Appendice, notre correspondance avec M. Joseph Reinach au sujet de cette citation.

scelie la réconciliation, devait, au contraire — et c'est l'honneur de Gambetta — faire éclater les discordes posthumes.

La démocratie exotique et le relèvement militaire de la France. — Mécontentement des Congrès de Lausanne (1871) et de Lugano (1872). — La Bibliothèque démocratique de M. Poupin ; les Etats-Unis d'Europe, de Lemonnier. — Chair à canon, de M"" Gagneur (1873) : le Ministère de la Guerre déshérité au profit de Flnstruction. — La revue genevoise les Etats-Unis d'Europe et le militarisme français. — Congrès successifs de la Ligue de la Paix et de la Liberté : prépondérance de l'idée de république sur celle de paix. — La question d'Alsace-Lorraine : rêve maçonnique d'une fédération entre la République Française et la République du Rhin.

Ces discordes, en réalité, avaient toujours existé : la décence qui convient au lendemain d'une défaite, l'urgence d'une lutte contre la majorité de l'Assemblée nationale et contre le Gouvernement du Seize-Mai, avaient pu les faire taire ou même les rendre inconscientes, mais non les supprimer. La dogmatique humanitaire et républicaine élaborée par les premiers Congrès de la Paix et de la Liberté n'était pas encore complètement définie lorsque la guerre de 1870 en vint déranger l'appareil ; elle avait des croyants et des docteurs supérieurs à tout découragement;

LA DÉMOCRATIE EXOTIQUE âl5

au lendemain du traité de Francfort, ils reprirent leur œuvre annuelle, et, dans leur laboratoire suisse, recommencèrent de travailler pour la France. C'est là que fermentèrent les doctrines qui, plus tard, se distillant à doses supportables dans une partie de la presse républicaine, furent employées à saper tour à tour la diplomatie gambettiste, la politique coloniale de Jules Ferry et, finalement, le militarisme.

Lorsqu'en 1871, à Lausanne, les congressistes se retrouvèrent, ils ne purent se dissimuler une déception. Simon, de Trêves, — pour la forme, sans doute, — leur fit voter un appel à la démocratie allemande; puis, se retournant vers le peuple français, ils l'engagèrent à répudier toute idée de revanche et à se préoccuper, avant tout, de consolider la République par l'abolition de l'armée permanente1. Thiers et Gambetta négligèrent le conseil; et le Congrès de Lugano, en 1872, put regretter, avec Charles Lemonnier, que la République Française « n'eût point su se délivrer du fléau croissant du militarisme2». Entre Thiers et Gambetta, d'une part, Charles Lemonnier, d'autre part, le conflit était flagrant; ni Thiers ni Gambetta, d'ailleurs, n'avaient cure de cet adversaire, non plus que de son correspondant Garibaldi, et ils avaient raison. Mais nous allons assister ici à l'une des premières prises d'armes de l'humanitarisme républicain contre les patriotes qui fondaient la République.

Un des apôtres les plus passionnés du nouveau

î. Bulletin officiel du Congrès de Lausanne, 1871. 2. Bulletin officiel du Congrès de Lugano, 1872.

régime en Franche-Comté, M. Victor Poupin, longtemps député, réclama de Charles Lemonnier une brochure sur les Etats-Unis d'Europe l pour une collection qui s'appelait .Bibliothèque démocratique, et qui, colportée parmi les « ruraux », les devait rendre « républicains ». C'est au moment même où Thiers et Gambetta conjuraient la France de se recueillir et de s'armer que Charles Lemonnier dénonçait au paysan de France le « fanatisme patriotique » dont l'Allemagne et la France donnaient un « exemple déplorable », et qu'il le conviait à maudire les divers obstacles qui retardent l'heure de la paix universelle : intérêt dynastique, intérêt clérical, ignorance populaire, orgueil national. C'est au moment où Thiers et Gambetta travaillaient à balayer de la politique française les utopies nuageuses que Charles Lemonnier, présenté à la démocratie française par M. Victor Poupin, apportait de la Suisse, dont il avait fait comme sa seconde patrie, l'idée d'une fédération européenne de républiques, homogènes, autonomes, entre lesquelles régnerait la paix.

On appelait à la rescousse de cette brochure, passablement romanesque, il est vrai, les charmes puissants du roman lui-même. Une femme de

i. Charles Lemonnier, les Etats-Unis d'Europe (Paris, Godel, 1872). — Charles Lemonnier, qui fut la cheville ouvrière de la Ligue delà Paix et dt li Liberté, avait été très mêlé au mouvement saint-simonien : professeur à Sorèze dans sa jeunesse, puis avocat à Bordeaux de 1832 à 1845, il fut appelé ensuite au contentieux du chemin de fer du Nord et au Crédit mobilier. Il fonda, en 18Ô5, la Revue philosophique; en 1862, avec Mme Elisa Lemonnier, les écoles professionnelles de jeunes filles. La revue les Etats-Unis d'Europe fut sous sa direction jusqu'en 1885. n mourut à la fin de 1891, âgé de quatre-vingt-cinq ans {Etats-Unis d'Europe, 2 janvier 1892).

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