GAMBETTA ET JULES FERRY
peu, dans la mémoire de la France, l'originalité de la personne et de l'œuvre de Gambetta : on réduisit ce personnage national à n'être qu'une sorte de héros éponyme du parti républicain ; et son nom, depuis vingt ans, sert de pavillon pour des haines ou pour des rêves dont il eût souvent décliné la responsabilité. Ferry, lui, qui n'avait pas eu la bonne fortune de mourir à temps, fera péricliter cette solidarité républicaine; entre lui et une certaine fraction de la gauche, la brisure sera plus profonde et plus avouée, et le récit des luttes qu'il soutint, en faveur de sa politique coloniale, contre une moitié de ses coreligionnaires, nous permettra d'ajouter quelques nouveaux traits à la physionomie, toujours plus impérieuse en même temps que plus accusée, de ceux qui entretenant en leurs cerveaux abstracteurs une sorte de conception métaphysique de la République, négligeaient la réalité positive et vivante et méconnaissaient les droits historiques et les devoirs actuels de notre personnalité nationale.
L'œuvre coloniale de Jules Ferry : héritage de la tradition nationale. — Distinction entre deux catégories d'adversaires. — Théorie de la concentration des forces françaises sur le continent (comte de Ghaudordy, M. Paul Déroulède). — Hostilité doctrinale du vieil esprit humanitaire contre une politique qui permettait à la France de faire acte de nation.
« Avec une claire conscience du passé et une vue précise de l'avenir, ayant consulté le temps et nos forces, Ferry fixa les quatre points qui déterminèrent, dès lors, le quadrilatère idéal de notre domaine colonial : Tunisie, Tonkin, Congo, Madagascar1.» C'est M. Hanotaux qui, naguère, rendait à Jules Ferry cet hommage; et ceux-là mêmes qui, peut-être à juste titre, souhaitaient pour les destinées de la France une autre orientation que
1. Cité dans Ferry, Discours et Opinions, VII, p. 442 (Paris, Colin).
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l'orientation « coloniale », ne sauraient pourtant dénier à Ferry un souci tenace et constant de la gloire du pays.
Ferry fit deux parts dans la tradition nationale : il voulut être le destructeur de l'une et l'héritier de l'autre. Beaucoup de Français ne veulent connaître que la première partie de son œuvre, et son nom, dans leur mémoire encore blessée, ramène l'image d'une série d'aventures et de mésaventures pédagogiques qui visaient à réformer l'âme française et qui procurèrent à Ferry, quelques années durant, une notoriété républicaine incontestée. Il semble qu'aujourd'hui cette notoriété chancelle : dès 1895, M. Joseph Reinach déplorait comme une « fatalité » qu'on eût voulu «construire l'école sur les ruines de l'église1 » ; et ce ne sont pas, assurément, nos dernières générations d'instituteurs qui nous peuvent rassurer sur les destinées de cette architecture nouvelle. Mais l'avenir, en revanche, s'attardera plus volontiers à contempler et à discuter les efforts que fit Jules Ferry pour grossir de quelques feuillets le livre, depuis longtemps commencé, de notre histoire coloniale, et pour reprendre, hors de France et loin de la France, suivant la parole de Mgr Freppel2, « l'œuvre de Richelieu, de Golbert et de la Restauration».
1. Joseph Reinach, Histoire d'un idéal (Paris, Chailley, 1895).
2. « C'est vous, républicains, qui êtes appelés à reprendre l'œuvre de Richelieu, de Colbert et de la Restauration. » (Me Freppel, Discours, 7" série, p. 188.) — « La politique coloniale n'est pas plus la politique de la république que de la monarchie, mais est la politique constante et traditionnelle de la France. » (Id., Discours, 8" série, p. 148.) — « La politique coloniale ! A vous entendre, on dirait, en vérité, que c'est M. Ferry qui l'a inventée. La politique coloniale a été la politique de ce pays, à toutes les grandes époques de son histoire. » {Id., 9e série, p. 409.)
Des patriotes d'élite se rencontrèrent, qui combattirent cette politique l : ils firent un grief à Ferry d'avoir dispersé l'attention de la France et d'avoir agi comme ces médecins qui, négligeant une plaie béante, amuseraient leur inutile dévouement en s'occupant du reste de l'organisme. Seront-ils justifiés par l'histoire? Ou bien répondra-t-elle, peut-être, que la meilleure des thérapeutiques est celle qui multiplie, pour le malade, les occasions de reprendre confiance, et que ces occasions sont comme des écoles où les nations convalescentes se peuvent exercer et tenir en haleine pour le service éventuel de certaines espérances invincibles ? L'avenir, seul, pourra juger un tel procès.
Mais on peut dire dès aujourd'hui qu'entre les patriotes qui attachaient sur la trouée des Vosges leur regard douloureusement impatient2, et le ministre colonisateur qui conviait nos drapeaux à de lointaines et fécondes promenades, il n'y avait point, à proprement parler, conflit de doctrines. On estimait, d'une part, que, suivant une maxime de Drouyn de Lhuys, la France devait «travailler à concentrer ses forces3 », et que la politique colo-
1. Voir, en particulier, d'une part, les écrits du comte de Chaudordy : la France en 1889 (Paris. Pion, 1889). et Considérations sur la politique extérieure et coloniale de la France (Paris, Pion, 1897) : «La politique coloniale est la plus fâcheuse des politiques » (p. 16) ; — et, d'autre part, le discours de M. Paul Déroulède au Trocadéro, le 26 octobre 1884, contre la politique coloniale, qu'il appelle une politique de complication (le Livre de la Ligue des Patriotes, pp. 121 et suiv., 133 et suiv., 135, 148. Paris, aux bureaux de la Ligue des Patriotes, 1887).
2. Chaudordy, Considérations sur la politique extérieure et coloniale de la France, p. xvn : « N0113 paierons tôt ou tard le concours qui nous aura été donné dans les colonies, par l'abandon du Rhin. »