‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 235 sur 331 · De Mun, Discour», V, p. 164 (Paris, Poussielgue · texte numérisé non relu

De Mun, Discour», V, p. 164 (Paris, Poussielgue

proposait, s'il allait à Genève, de soutenir que « l'Angleterre, la France, la Hollande, l'Espagne, le Portugal ont intérêt à faire de leurs colonies des colonies européennes»; et il s'attendrissait en expliquant à Macé que « cet abandon des colonies au profit de l'Europe entière aurait grande valeur aux yeux des Suisses, des Italiens, des Grecs, des Bavarois, des Prussiens, des Autrichiens et des Roumains». L'âme européenne de Guépin n'était point une exception dans son parti. L'orthodoxie de certains membres des gauches commençait à détester, dans lescolonies, un double affront à l'humanitarisme, un prétexte à difficultés entre les nations de l'Europe, une source de discordes entre l'Européen colonisateur et l'Asiatique ou l'Africain subitement importunés ; et les guerres coloniales, qui ressemblaient fort à des guerres offensives, étaient réputées, par là même, incompatibles avec l'esprit républicain.

« L'Etat a-t-il le droit d'envoyer nos jeunes gens mourir au Sénégal ou en Cochinchine pour y tracasser des gens qui ne nous connaissent même pas1? » Ainsi parlait, en 1875, un marin breton, que les «Bleus de Bretagne», ces tirailleurs delà conquête radicale, devaient plus tard mettre à leur tête. Une faisait qu'exprimer, en cette troublante question, les susceptibilités de ses amis politiques, qui commençaient à s'insurger. L'insurrection, moins de dix ans après, était nette ment avouée:

1. Branda, Ré flexions diverses, I, p. 105 (Paris, Fischbacher, 1875). — Branda est le pseudonyme de l'amiral Reveillère, à qui M. Jacob, professeur de philosophie au lycée de Brest, consacrait récemment de très curieux éloges dans un article de la Grande Bévue (1" septembre 19u0) intitulé : Un Marin philosophe.

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lorsque, en 1884, une majorité plus craintive que croyante soutenait de son vote l'expédition du Tonkin, M. Jules Gaillard, député radical de Vaucluse et membre influent de la Ligne de la Paix et de la Liberté, constatait avec tristesse ce qui lui semblait à juste titre une nouveauté. « Le parti républicain, disait-il, est devenu belliqueux aujourd'hui, grâce aux inspirations d'un patriotisme que je respecte parce que je le crois sincère, mais qui me paraît s'égarer bien loin des voies de la justice républicaine *. » Patriotisme et «justice républicaine» se trouvaient donc en conflit : la gauche était à un carrefour. En son radicalisme positiviste, le Dr Robinet, lui, n'éprouvait nul embarras : il écrivait un long article, dans la Revue occidentale, pour justifier la maxime fameuse : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe2! » On ne pouvait mettre plus de franchise au service de plus de logique ; et cette thèse ne surprenait point sous la plume d'un homme aussi sensible, qui dénonçait un jour comme un symptôme alarmant pour l'humanité l'affluence des curieux attirés par l'exhibition d'un nouveau

1. Séance du 27 novembre 1884. — Cf. discours du même à la séance du 7 avril 1885 : « Nous sommes, dans un lointain pays, des envahisseurs; nous sommes en train d'opérer, là-bas, des mutilations de territoire ; nous persistons dans une politique de force. »

2. Revue occidentale, 1883, II, pp. 259-295. — L'auteur recommande un «système de colonisation sans colonies» (p. 294); le système actuel, soit qu'il soit animé d'un «esprit théologico-militaire ou monarchique», soit qu'il « découle, par Darwin et Haeckel, de la prépondérance de l'histoire naturelle sur la sociologie et la morale», lui paraît «inconciliable avec la morale républicaine et les lois de la civilisation » (pp. 287 et 293). La direction de la Revue occidentale, p. 295, fait des réserves sur l'article du Dr Robinet.

type de torpilleur \ Ainsi la «justice républicaine » se superposait au patriotisme ; et elle tenait en réserve contre les colonies un arrêt de mort dûment rédigé.

De nombreux considérants motivaient ce verdict : Gagneur, A. -S. Morin, le futur contre-amiral Reveillère, les congressistes genevois, apportaient chacun leur texte. Gagneur, dans la presse franc-comtoise, essayait d'accabler Ferry sous le poids de certaines théories humanitaires'2; Morin, conseiller municipal de Paris, stigmatisai la politique coloniale comme la continuation du régime de la barbarie3; M. Reveillère proclamait qu'« une démocratie ne peut fonder des colonies de domination sans mentir à tous ses principes 4 » ; et la revue les Etats-Unis d'Europe, fort experte à diagnostiquer la santé de notre République, affirmait en 1885 : « La politique dont M. Clemenceau s'est fait l'interprète est la vraie politique républicaine5. »

i. Etats-Unis d'Europe, 13 juin 1885.

2. Dans une série d'articles de la République du Jura de la fin de 1883 et du début de 1884.

3. Etats-Unis d'Europe, 29 décembre 1883. — Le parti socialiste continue, de nos jours, cette campagne systématique contre l'idée de colonisation (Voir Paul Louis, Revue socialiste, 1897, 1, pp. 29-36 et 172, et 1899, 1, pp. 553-572).

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