LA RELIGION DE LA PATRIE
pour les enfants, pour les adolescents, pour les adultes. Les librairies s'enfiévraient pour répandre des publications appropriées ; leurs catalogues offraient à l'âme nationale, comme aliment et comme excitant, des biographies et des récits militaires, à profusion. L'instruction civique et militaire, prescrite par la loi de 1882, suscitait une longue série de manuels, et Paul Bert nommait une commission l pour préciser et guider ces velléités pédagogiques inédites. Des concours étaient ouverts afin de stimuler les éditeurs et les auteurs 2 : on voyait des officiers y prendre part, entrer en lice contre les universitaires, et parfois être victorieux : il y avait une couronne disponible pour un travail signé d'un lieutenant qui célébrait les vertus de l'esprit militaire et démolissait le système des armées improvisées 3 ; une couronne, aussi, pour un certain Livre de F élève soldat, où l'auteur mettait en présence un pharmacien, qui soutenait les vieilles idées humanitaires, et un officier patriote, qui les renversait sans trêve et les balayait sans merci4. Paul Bert, parlant à l'Union française de la jeunesse, conjurait ses auditeurs de « rester Français par le sentiment
p. 160). — Mais, peu à peu, une sourde divergence se dessinait; ainsi M. Marsy, secrétaire de la Ligue de l'Enseignement, insistant pour que Macé assistât au concours de gymnastique de Lyon, lui écrivait: « Les Sociétés sont pour la plupart affiliées à la Ligue des Patriotes, mais nous avons là des amis qui tiennent à faire acquérir dans le pays une influence prépondérante à la Ligue de l'Enseignement. »
1. Arrêté du 21 janvier 1882, reproduit dans Lhomme, Code-Manuel des bataillons scolaires, p. 183 (Paris, Picard, 1886).
2. Voir le programme du concours du Livre universel (Bulletin de la Ligue de l'Enseignement, 1884, pp. 181-182).
3. Garçon, l'Education militaire à l'école (Paris, Lavauzelle, 1885), p. 34.
4. Pascal, le Livre de rélève soldat (Paris, Haehette,'1884), pp. 33-45.
national, d'aimer leur chère patrie d'un amour ardent, exclusif, chauvin • ». Un autre de ses discours, adressé aux enfants des écoles communales d'Auxerre, était un hymne à la patrie 2. Adversaire acharné de l'idéal religieux3, Paul Bert sentait qu'il fallait au peuple un idéal; la France deviendrait une sorte de déité dont les instituteurs et les officiers se transmettraient le sacerdoce4 ; la religion de la patrie remplacerait celle du surnaturel ; et déjà, çà et là, des autels de la patrie s'édifiaient, devant lesquels défilaient les bataillons de petits écoliers 5.
Au reste, cette religion nouvelle, encourant le même reproche dont elle accablait l'ancienne, s'écarta bientôt de l'esprit qui présidait à la Ligue des Patriotes6 : elle se mit au service de la politique, se confondit avec la politique, devint un cléricalisme à sa façon, et professa qu'on ne pouvait être bon patriote si l'on n'était pas bon républicain. Maniée par des polémistes dévoués, qui volontiers exagèrent pour mieux convaincre, et qui simplifient l'optique au risque de la fausser, une pareille maxime devenait une arme ; on s'en servait
1. Paul Bert, Leçons, discours et conférences, p. 439 (Paris, Charpentier, 1881).
2. Paul Bert, op. cit., p. 460: « La patrie! les générations s'en passent de main en main le flambeau toujours vivant; c'est comme le feu des vestales antiques ; malheur à celle qui le laisserait éteindre! »
3. Dans ses adieux à Paul Bert partant pour l'Extrême-Orient, M. Paul Déroulède marqua la divergence religieuse qui les séparait l'un de l'autre {le Livre de la Ligue des Patriotes, p. 259).
4. Paul Bert, op. cit., p. 379 : « Cette liberté qui, avec la patrie, est tout notre amour, toute notre religion, tout notre culte. »
5. Discours de Jean Macé à Gagny, le 14 janvier 1884 (Bulletin de la Ligue de l'Enseignement, 1884, p. 83).
6. « Républicain chrétien aussi convaincu du besoin de la liberté que de la nécessité d'une religion», ainsi se définissait M. Paul Déroulède dans la préface de la Moabite (Paris, Calmann-Lévy, 1881, p. xi).