MACÉ ET L'ÉDUCATION CIVIQUE
contre les adversaires réels ou supposés de la République. L'irréligion s'affubla d'oripeaux patriotiques : l'unité catholique fut dénoncée, sous le nom d'Internationale noire, par les mêmes voix qui, dans les loges, avaient longtemps proclamé les attraits de l'internationalisme maçonnique ; la majorité des Français, adhérents de la foi traditionnelle, furent accusés de n'avoir d'autre patrie que Rome ; et il devint nécessaire d'échafauder des opuscules pour défendre les curés du reproche d'avoir été complices des Prussiens 1 . Des argu ments analogues étaient brandis contre les anciens partis ; les mêmes hommes qui, jadis, dans les Congrès suisses, se complaisaient à passer l'éponge sur les traits distinctifs des divers peuples et surtout du peuple français, affectaient soudainement un purisme imprévu, signalaient comme un scandale les parentés ou les alliances étrangères des divers prétendants, et imposaient aux candidats de l'opposition la tâche aussi facile que plaisante de justifier la maison de France du grief d'être allemande. Le patriotisme ainsi compris, si sincère qu'il fût, semblait surtout soucieux de s'insurger contre les opinions politiques d'un grand nombre de Français et contre les habitudes religieuses d'un plus grand nombre encore. «Quand nous préparons des soldats, s'écriait un jour Macé, quels sont les ennemis que nous pouvons avoir? Ceux qui comptent, comme en 1814, sur l'étranger pour nous ramener un
1. Voir, en particulier, M. Villefranche, Curés et Prussiens (Bourg, impr. Villefranche, 1877), et la citation qui y est faite (pp. 16-17) d'un article du Rappel, signé Edouard Lockroy. — Cf. discours de M. Gros à la loge de Besançon le 18 juin 1881, reprochant au parti clérical d'avoir Rome pour unique patrie (Monde maçonnique, août 1881, pp. 159-169).
roi1.» Macé parlait de l'éducation civique et militaire, comme s'il se fût proposé d'armer une France contre l'autre, et de scinder la patrie sous prétexte de la vouloir défendre. Des parallèles étaient ébauchés entre Macé et les évoques; on le déclarait«cent fois plus religieux que ces mystagogues mitres et crosses — pas assez crosses — qu'on voit avec stupeur figurer en public avec un marteau d'argent et un bonnet assyrien2.» La religion de la patrie devenait une religion de secte. Macé mettait en branle la Ligne de l'Enseignement, en 1885, pour faire repousser l'idée récemment émise d'une fête nationale en l'honneur de Jeanne d'Arc3; Anatole de La Forge profitait d'un incident pour délaisser la Ligue des Patriotes4, où la pureté de son orthodoxie radicale se sentait mal à Taise; les Chants du soldat étaient menacés de disgrâce parce que M. Paul Déroulède ne projetait contre les gloires napoléoniennes ni épigrammes ni invectives5; et les observateurs commençaient à craindre que, dans ces temples nouveaux sur lesquels planait la grande mémoire de Gambetta6, le culte de la patrie n'eût ses pha-
1. Bulletin delà Ligue de l'Enseignement, 1884, p. 335 (discours de clôture du Congrès de Tours).
2. Article de l'Electeur libre, de Chaumont, intégralement reproduit par M. A. Dessoye dans son livre: Jean Macé et la fondation de la Ligue de l'Enseignement (pp. 123-127) (Paris, Marpon, s.d.).
3. Séance du Conseil général de la Ligue du 14 novembre 1885 (Bulletin de la Ligue de l'Enseignement, 1886, p. 1). Un de ses correspondants lui écrivait à ce sujet: « Nous datons de 1789 et de 1792... L'étendard de Jeanne d'Arc n'était pas tricolore, et cela suffit pour ne pas l'arborer. Jeanne était trop imprégnée du virus catholique. »