GLORIEUX BILAN
Genève ces propos mécontents, dans le rapport officiel présenté au nom du Comité central de la Ligue ; et cette année-là, parmi les Français qui acceptaient d'entrer dans ce Comité, on remarquait à côté de M. Yves Guyot, ancien ministre, un sénateur de l'Isère, Couturier, et une antique notabilité du parti républicain, M. Barodet. Ils se drapaient, boudeurs, dans leurs utopies humanitaires, qu'ils qualifiaient sans hésiter de principes républicains; et, tandis que la diplomatie de la République rassérénait l'horizon de la France, leurs regards se fronçaient de mauvaise humeur et s'enténébraient de tristesse. On les laissa dire ; une fois de plus dans l'histoire, ils avaient la France contre eux.
En 1895, le président Félix Faure prit le pou" voir : il avait acquis, dans une expérience précoce des affaires sérieuses, ce sens des réalités qui fait défaut aux simples hommes de parti, et ce sentiment des responsabilités dont les politiciens de carrière se débarrassent volontiers pour pratiquer plus aisément l'art de parvenir. Il avait, par surcroît, cette connaissance intuitive de l'àme populaire, qui récompense l'amour qu'on a pour elle : le Parlement ne lui cachait point le pays. Il sut écouter et voulut réaliser le vouloir de la France. Durant la seconde année de sa présidence, M. Gabriel Hanotaux étant Ministre des Affaires étrangères, le président Félix Faure eut la gloire de voir s'entremêler en un symbolique contact, tant à Pétersbourg qu'à Paris, les plis de deux drapeaux amis et alliés.
Depuis le Quatre-Septembre, vingt-cinq ans
328 l'œuvre de la république (1882-1895)
s'étaient écoulés; et, si l'on fait exception pour la politique dite «anticléricale », la doctrine qui s'énonçait à la fin de l'Empire sous l'étiquette de doctrine radicale n'avait encore obtenu que des satisfactions partielles, insuffisantes pour le fanatisme ou pour l'ambition de ses adeptes. La République avait encore des générations d'instituteurs qui continuaient d'apprendre aux petits Français le respect du drapeau, le culte des gloires militaires, et qui ne laissaient point ignorer à ces futurs soldats l'histoire de notre frontière ; elle avait un état-major à qui elle reconnaissait le droit d'être vigilant et qui, soustrait aux fantaisies parlementaires, remplissait calmement son devoir de mettre la France en sûreté ; elle avait une alliLnce ; et cette alliance, voulue et presque imposée par le pays, n'offrait rien de commun avec les architectures diplomatiques1 incessamment édifiées dans certains cerveaux républicains sous le nom d'union des races latines ou de fédération des démocraties.
1. Voir, par exemple, la Revue socialiste (1899, I, p. 39), qui salue dans l'accord franco-italien un indice des temps nouveaux, un signe et un Byrabole de la puissance prolétarienne.