CHAPITRE VI
Pendant un quart de siècle, le vieil esprit humanitaire avait impatiemment dévoré son silence et toléré son effacement; l'abstention commençait à lui peser. Ses haines immobilisées, ses préjugés rentrés, ses rêves amputés de leurs ailes se condensaient, grossissaient, faisaient nuage sur l'horizon de la France républicaine. Un incident judiciaire survint, qui fit crever le nuage; d'orageuses années s'ensuivirent, et ces bourrasques tragiques ramenaient à nos oreilles les mêmes échos tapageurs dont retentissaient, à la fin de l'Empire, les Congrès helvétiques, et qu'on eût pu croire à jamais abolis sous le lugubre fracas de nos désastres. *
Gambetta n'était plus, Jules Ferry n'était plus, pour redire à la République ses devoirs et ses périls ; et tout au contraire, tel de leurs auxi-
330 l'évolution RÉPUBLICAINE (1895-1901)
liaires, par l'évolution personnelle qu'il osait risquer, compromettait la fortune posthume de leur œuvre. Ne voyait-on pas, par exemple, M. Ferdinand Buisson, redevenant en 1901 ce qu'il était en 1867, appuyer à Montceau-les-Mines la candidature d'un socialiste international contre celle d'un « radical de gouvernement » ? L'attitude politique d'un pédagogue si hautement qualifié est de nature à faire surgir, dans l'esprit des pères de famille patriotes, certaines suspicions et certains doutes sur l'aloi de la réforme scolaire à laquelle s'est attaché son nom ; et c'est en envisageant l'intérêt même de la République que les héritiers de Gambetta et de Ferry déplorent que la qualité de républicain semble parfois devenir l'objet d'une sorte de surenchère, dont l'armée seule ferait les frais. L'histoire de ces événements est présente à toutes les mémoires, aussi bien à l'étranger qu'en France ; car le vieil esprit humanitaire, cette fois encore, chercha les sourires de l'étranger, et souvent aurait pu être gêné par la fixité complaisante de ces sourires... Nous ne nous attarderons point au douloureux récit de cette crise : seuls les résultats nous en importent