RAPPROCHEMENT MAÇONNIQUE FRANCO-ALLEMAND
l'imagination de M. Lemmi ; le « Frère » saxon ripostait en rappelant la mission unificatrice de la maçonnerie1. L'année 1900 survint; un Congrès maçonnique international fut convoqué à Paris ; les « Frères » allemands, qu'on avait pris coutume de coudoyer, en 1894 et 1896, aux Conférences internationales d'Anvers et de la Haye, y furent formellement conviés; et, quelques mois après, au Congrès de Bône, le représentant officiel du Grand- Orient motivait cette invitation en annonçant que la maçonnerie française » comptait solliciter du Gouvernement allemand le réveil des loges maçonniques de l'Alsace et de la Lorraine2 ». Il n'y avait que le premier pas qui coûtât : les profanes sont avertis que le premier pas est fait.
î. Voir, dans la Rivista délia Massoneria Italiana (octobre 1891, p. 215), la circulaire de la maçonnerie italienne aux maçonneries européennes à propos de la conférence interparlementaire pour la paix, pour laquelle [a plupart des loges italiennes s'étaient constituées en comités profanes (même Rivista, novembre et décembre 1891, pp. 266-267 et 282). M. Thulié, le 3 novembre 1891, déclina l'invitation, en alléguant la question d'Alsace. Mais, dans le Rulletin maçonnique (décembre 1891, pp. 264-267), M. Wirth déplora cette réponse: « Nous plaignons, dit-il, nos frères allemands qui plient encore sous le joug féodal, et nous leur tendons la main volontiers pour les aider à devenir libres. L'Alsace cessera d'être un sujet de discorde quand le peuple allemand se gouvernera de lui-même. » Alors M. Wittstock insista : « La maçonnerie n'a-t-elle pas la mission d'unir tous les hommes sans distinction de race et de nationalité ? S'il en est ainsi, pourquoi ne pas se tendre une main fraternelle au-dessus des frontières, que de part et d'autre nous aspirons à voir disparaître? » (Rivista délia Massoneria Italiana, janvier-février 1892, pp. 35-37.) Dans l' Annuaire de la loge la Justice pour 189!, p. 7 (Paris, impr. Peyronnet et Pichon), on trouve M. Albert "Wittstock, directeur d'école à Reudnitz- Leipzig, et vénérable de la loge Ralduin, de Leipzig, inscrit comme membre d'honneur, à côté de Floquet, d'Heredia, de Foussier, de Madier de Montjau, du général Riu, de Margaine, de M. Opportun.
2. Compte Rendu du VIIe Congrès maçonnique tenu à Rône les 15 et 16 avril 1900, p. 50 (Bône, impr. Centrale) : discours du F.-. Dupuy, avoué à Alger, délégué du Conseil de l'Ordre. Le F.-. Dupuy ajoute : <> Nos adversaires ne manqueront pas de dire que nous sommes antipatrioles, mais le Conseil de l'Ordre estime que, malgré tout, nous n'obtiendrons le réveil de ces loges que par la pacification. »
348 l'évolution RÉPUBLICAINE (1895-1901)
La Grande Loge, organe central des rites écossais, affectait la même désinvolture : dans son « banquet d'ordre », en décembre 1899, on buvait tour à tour « aux aspirations humanitaires de toutes les grandes loges et de tous les Grands-Orients », à « l'Humanité définitivement bonne et réconciliée»; et, dans le toast indispensable à la France, on vantait en elle « le pays qui pratique sincèrement l'altruisme, une des parties constituantes de cette immense patrie qui s'appelle l'humanité1 ». On discutait en cette Grande Loge, sans oser encore arriver à une conclusion ferme, un projet d'affiliation à la maçonnerie allemande2; et l'on décidait, sans délai, de rétablir en tête de certaines feuilles de papier à lettres la mention du Grand Architecte de l'Univers, afin de renouer avec les loges anglaises, demeurées spiritualistes, la correspondance suspendue depuis vingt-deux ans3. C'était se moquer, tout ensemble, de l'Angleterre et de Dieu, mais qu'importe? Si l'on voit, à la rue Cadet, les ennemis-nés de toutes mômeries continuer de pratiquer le rituel, c'est parce qu'en 1883
1. Compte Rendu du convent de la Grande Loge, décembre 1S99, pp. 34- 51. — Cf. Revue maçonnique (décembre 1900, p. 190) : à la loge les Egaux de Valenciennes, on boit « au socialisme libérateur, à l'humanité, à la chute des frontières, à l'abolition des armées permanentes».
2. Compte Rendu du convent de la Grande Loge, décembre 1899, p. 24, et Compte Rendu delà Grande Loge, tenue du 6 novembre 1899, p. 6.— Cf. Revue maçonnique (janvier 1901, pp. lo-14), l'accueil fait au F.-. Francfort, des Trinitaires, par le vénérable de la loge Zur Pyramide, de Plauen : « Si nous ne faisons dans nos cœurs, dit ce vénérable, aucune différence entre maçons français et maçons allemands, nous faisons démonstration de plus d'amour vis-à-vis des premiers, parce que depuis si longtemps nous avons été privés d'eux.» Il invite le F.-. Francfort à faire sa commission aux maçons français; « le F.-. Francfort s'en est acquitté en plusieurs circonstances».
3. Compte Rendu de la Grande Loge, tenue du 6 novembre 1899, p., 6.