Revue socialiste, mai 1888, pp
338 l'évolution républicaine (1895-1901)
part, la longue campagne menée par la presse socialiste contre l'esprit rétrograde dans l'armée1, et, d'autre part, l'infatigable acharnement avec lequel les hommes politiques du parti réclament la substitution du milicien au soldat de profession2. Il y a. d'ailleurs, un second motif de 'suspecter l'établissement militaire : c'est que l'armée travaille pour un idéal singulièrement différent de celui que M. Jaurès élabore pour la France. M. Jaurès, qui sent que nous ne donnons notre cœur que si l'on nous promet des victoires, nous fait espérer
— on va voir en quels termes — que l'aurore du règne socialiste nous réserve comme une génération spontanée de victoires. « Quand la France, ditil, aura fait tomber toutes les geôles européennes, l'Alsace et la Lorraine s'évaderont vers elle et se retrouveront dans ses bras ; quand la République sociale aura triomphé des deux côtés des Vosges, la question d'Àlsace-Lorraine sera résolue3 ». Et, pendant que M. Jaurès nous berce de ces espérances, qui rendent à peu près superflus les dipio-
1. Jaurès. Action socialiste, pp. 379-380 (article d'octobre 1893); rapprocher, à la page 330, un article antérieur de six ans (octobre 1887), fort élogieux pour « le monde de l'armée », qui « ignore la sotte puissance des écus» et «est soumis à la hiérarchie du mérite». — Cf. Bévue socialiste (novembre 189?, p. 519j, article signé Jean Miles : « Il nous semble urgent d'engager sans délai la lutte avec le militarisme. »
2. M. Allemane réclame la suppression des armées permanentes, l'armement gcnéral de la nation, l'organisation des milices régionales [Notre programme développé et commenté., suivi d'un projet de règlement du groupe. Paris, 1895, pp. 31-35). — M. Vaillant a déposé à la Chambre un projet de loi réclamant la transformation progressive de l'armée permanente en milices nationales sédentaires (Enquête de VBumanité nouvelle, p. 122).
— Cf. Revue socialiste (1899, I, pp. 605-610), article de M. Quay-Cendre vantant la supériorité défensive des milices.
3. Jaurès, Action socialiste, pp. 355 et 393 (articles de janvier 1890 et de février 1895). — Cf., pp. 337-338 : « Si le? démocraties française et allemande grandissent toutes deux, il est impossible qu'un accord n'intervienne point, précédé d'une réparation » (article de décembre 1887).
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maties et les états-majors, ce qui reste de notre état-major continue de coopérer avec notre diplomatie pour le relèvement de la France... Ce sont là, si je puis ainsi dire, les raisons « intellectuelles » de l'antimilitarisme socialiste ; il en est une dernière, plus terre à terre, et plus sensible, peut-être, à beaucoup d'adhérents des groupes révolutionnaires : c'est qu'en cas d'émeute, à certaines heures, les fusils de l'armée partent tout seuls1. Mais laissons ce domaine, qui est celui de la peur, pour regagner l'autre, qui est celui des idées : l'antimilitarisme du parti socialiste 2 se rattache, d'une part à sa conception de la République, d'autre part à sa conception de lapolitique extérieure de la France.
Or, nous retrouvons ici, sans y avoir pris garde, les mêmes considérants qui dirigeaient, à la fin de l'Empire, l'esprit républicain 3 : avant M. Jaurès, les Garnier-Pagès et les Jules Favre défendaient contre les prétoriens la maquette décidément fra-
1. Enquête de l'Humanité nouvelle, p. 72, opinion de M. Albert Lanterne : « Les soldats ne sont plus que des policiers servant surtout contre les adversaires du dedans». — Id., p. 86, opinion de M. Pioch : «Les bourgeois distinguent raisonnablement que la suppression des armées permanentes ne précédera que de peu l'abolition du capital. »
2. Que répondre, pourtant, à M. Ferdinand Brunetière, lorsqu'il demande si les raisons qu'on allègue contre la nationalisation du sol et des moyens de production ne sont pas exactement celles qu'on entend invoquer contre l'armée par les ennemis de l'armée? «Et qu'y a-t-il de plus naturel, continue-t-il, si l'on pouvait montrer que l'organisation des armées a servi de modèle inconscient aux revendications les plus précises du socialisme? Les armées de «métier» sont le phalanstère, et les armées nationales la « socialisation des moyens de défense. » (Après le procès, réponse à quelques intellectuels, pp. 38-39. Paris, Perrin, 1898.) — Cf. Pierre de Coubertin, l'Evolution française sous la troisième République, p. 372 (Paris, Pion, '1896) : «Notre organisation militaire est, pour le peuple français, une immense leçon de choses socialiste. »