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Gambetta, DUcours, III, pp

DEUX CONCEPTIONS DE LA FRANCE 37l

que de l'amputation de deux provinces », qu' « après avoir' été à la tête de la civilisation elle sera l'obstacle ». Et M. Reibrach continue : « Si, au contraire, elle cède devant un intérêt général plus noble que tous les intérêts particuliers, plus le sacrifice qu'elle fera à la cause de l'humanité sera cruel, douloureux, plus elle en sortira grandie, plus son rôle sera beau dans cette Europe nouvelle qu'aura créée, sinon, comme je l'aurais voulu, son initiative, du moins son abnégation1. » L'abnégation de la France, telle est la conclusion. « Si le peuple français allait à Delphes, disait un jour Prévost-Paradol, l'oracle ne lui répondrait plus comme à Socrate : « Connais-toi toi-même», mais : « Occupe-toi de toi-même2. » Le professeur Bouteiller et les interlocuteurs de M. Steenackers, les commensaux savoisiens de Léon Gambetta et les coreligionnaires « intellectuels » de M. Jean Reibrach feraient bon marché d'un pareil oracle. S'occuper de la France, c'est bon pour un soldat ; et leur ingénieux exotisme a même trouvé, pour la France, une

1. Enquête de l'Humanité nouvelle, p. 94. — Remarquer que l'extension de la France aux colonies n'est pas moins blâmée que ses revendications en Europe ; lisez, par exemple, dans les Etats-Unis d'Europe de février 1896, une certaine proclamation « à nos amis des campagnes », signée de Mme Destriché (de Château-du-Loir), l'une des plus anciennes collaboratrices de la Ligue de l'Enseignement : « Que diable les sauterelles d'Europe vont-elles faire en Asie et en Afrique? Elles s'y cassent les dents et ne l'ont pas volé. Mille hommes en garnison aux colonies coûtent, par an, le joli chiffre de 2 millions, quand ils restent en place; s'ils évoluent, il faut doubler la somme. Faisons des vœux pour qu'ils restent assis ! » — Cf., dans le bulletin maçonnique le Droit humain (1896, p. 143), les « Considérations sur la guerre » par la première surveillante de la loge de Blois : « Qu'on laisse tranquilles les peuples primitifs ! »

%. 'Site dans Ghaudordy, la France en 1889, p. u.

façon vraiment paradoxale de se connaître ellemême. C'est un conférencier de la Ligue des Droits de r homme qui parle : « Mirons-nous, si je puis dire, dans les yeux des peuples étrangers pour y lire ce qui est la France, et nous y verrons que, s'ils l'aiment, c'est qu'ils la considèrent comme la mère de la justice, de la liberté, des droits de l'homme1. » Et, comme les juges de Rennes eussent dû, paraît-il, se mirer dans les yeux de certains diplomates étrangers, ainsi devons-nous, nous tous Français, chercher notre miroir hors de chez nous, et non point, hélas ! dans la limpidité des flots du Rhin, mais dans les yeux de ses riverains actuels. Quatorze siècles de travail pour la consolidation de notre unité, deux siècles de croisades au profit de l'idéal religieux, vingt ans de batailles révolutionnaires et impériales où l'âme française se satura de gloire ne donnent-ils pas une réponse plus éloquente, plus sûre, plus désintéressée à cette question : Qu'est-ce que la France2?

D'une part, une France historique, tradi tionnelle, exerçant dans le monde, au nom du christianisme qu'elle a dans le sang, certaines prérogatives morales3, longtemps habituée à dire son mot dans le concert européen, une France qui maintenant

1. Bougie, Pour la démocratie française, p. 14 (Paris, Edouard Cornély, s. d.).

2. M. Brunetière (Histoire et Littérature, III, p. 236) (Paris, Calmann- Lévy, 1887 donne un excellent critère pour juger d'une telle question lorsqu'il écrit : » Il y a des idées dont l'étroitesse seule fait tout le prix; et, comme on ne prend jamais assez strictement les commandements de la morale et de l'honneur, de même on interprétera toujours trop largement le mot et l'idée de la patrie dés qu'on songera seulement à les interpréter. »

3. Voir Brunetière, les Ennemis de l'âme française (Paris, Hetzei, 1899).

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