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LE CONGRÈS DE LA PAIX DE

a mal à ses frontières et qui ne rougit point de penser à son mal, une France, enfin, qui cherche dans son propre passé des maximes de conduite et des leçons de vertu, et qui les y trouve à profusion.

D'autre part, une France abstraite1, «cité idéale constituée par les intelligences issues de la Révolution », une France qui « tend chaque jour davantage à s'aftranchir de ce qu'il pouvait y avoir de territorial en elie pour revêtir de plus en plus un caractère moral2 », une France insouciante de ces bourrelets de terrain qui s'appellent des frontières et facile à consoler lorsque ces bourrelets se déplacent, puisque son royaume, à elle, c'est le monde entier3.

L'automne dernier, un Congrès international de la Paix se réunit à Paris4 : le quai d'Orsay, léga-

1. Relire le manifeste adressé par Hugo aux Français le 17 septembre 1870 : c'est parce que la France a des devoirs envers les nations et envers le genre humain qu'il réclame la levée en masse (Actes et Paroles : Depuis l'exil, 1870-1871, p. 49. Cf. (Etats-Unis d'Europe, 6 août 1887) un article de Fauvety réclamant que la France soit la fille aînée de l'Humanité, non de l'Eglise, et qu'elle renonce à toutes conquêtes pour devenir l'initiatrice de l'ordre nouveau qui repose sur les droits de l'homme.

2. Ces définitions sont de M. Naquet, Y Humanité et la patrie, pp. 220- 221 (Paris, Stock, 1901).

3. Le contre-amiral Reveillère, que ses liens maçonniques (Compte Rendu des travaux du Grand-Orient, l" septembre-31 décembre 1900, p. 38) prédestinent à être l'un des apologistes de cette seconde France, écrivait en 1888 : « Il viendra un temps où la bataille de Sedan ne sera plus connue que des lettrés, et cependant personne n'ignorera que la France fut l'apôtre, le soldat et le martyr des Droits de l'Homme, l'ouvrier de Suez et de Panama.» (Branda, Réflexions diverses, VIII, p. 9. Paris, Fischbacher, 1888.) — Cf. Revue maçonnique (novembre 1900, pp. 168-173), discussion à la loge YEquerre sur «la nécessité nationale pour la France d'être internationaliste».

4. Une première répétition de ce Congrès avait été donnée, quelques jours auparavant, le 28 septembre 1900, à la loge Cosmos, de Paris : M. Charles Richet avait parlé sur la guerre ; M. Beauquier, sur l'arbi-

taire officiel de la première de ces deux Frances, eut la courtoisie de se faire représenter à la première séance et le courage, ensuite, de n'y plus envoyer personne. Car on avait vu sans retard que, seule dans ce Congrès, la seconde France aurait la parole, et qu'excitée, de minute en minute, par les applaudissements des congressistes étrangers, elle pousserait la griserie jusqu'à l'irresponsabilité. C'est ce qui arriva: elle fit décider que la République devait, au nom de l'humanitarisme, renoncer à son protectorat sur les missions. Notre diplomatie, fidèle aux conseils de Gambetta et de Ferry, s'évertue pour le maintenir; nos humanitaires de France qualifient ce protectorat de « cadeau funeste », et réclament qu'on l'abdique1. La France « laïque », d'ailleurs, devait-elle servir une confession et se faire l'auxiliaire d'un Messie? Tandis que, sur l'avant-scène de ce Congrès, M. de Bloch alignait ses statistiques, M. Gaston Moch ses ordres du jour et M. Novicowses grands desseins fédéralistes, — qu'il estime d'ailleurs compatibles avec le maintien des patries 2, — il nous semblait voir surgir à l'horizon un autre messianisme, ce messianisme de la paix universelle et de l'harmonie universelle dans lequel se résume, comme l'ont très bien vu

trage; M. Le Foyer, sur « le patriotisme, qui, pour les fils de la Révolution, doit se traduire en amour de l'humanité ». Des Frères de Munich, de san-Francisco, d'Espagne, de Suisse prenaient part à la tenue (Revue tique, novembre 1900, pp. 174-175).

1. Lanessan, Principes de colonisation, pp. 80-81 (Paris, Reinwald,

1 ajoute : « La France n'a que faire de responsabilités qui lui créent des devoirs toujours pénibles à remplir et d'où elle ne peut retirer que lhostilité des populations chinoises et la mauvaise humeur du Gouvernement de Pékin. »

2. Voir Novicow : La Fédération de l'Europe (Paris, Alcan, 1901).

LES DEUX MESSIANISMES 375

Renan l et James Darmesteter, le judaïsme contemporain. Et nous nous rappelions — était-ce une rêverie ? — ce prophète Mordecai, dont George Eliot 2 a dessiné la puissante figure, et ce vieux rabbin Sichel, tel que les Erckmann-Chatrian le connurent et nous le présentent 3, et ces mentalités d'apôtre, de savant, d'agitateur, dont M. Jules- Philippe Heuzey, dans son curieux roman : Fils d'Abraham 4, nous fait pénétrer les intimes arcanes. Et, pendant que le Congrès continuait d'élaborer un tome nouveau — bien nouveau — de l'histoire de France et de l'histoire d'Europe, ces réminiscences de roman continuaient de nous assaillir, et c'est à l'histoire du judaïsme que nous songions. Un sermon rabbinique, depuis, nous tombant sous les yeux, nous apporta l'excuse de cette longue distraction. « L'esprit de la Révolution et l'esprit de la religion juive est le même, lisionsnous dans ce sermon ; et, en dernière analyse, l'un procède de l'autre. La Révolution a eu pour effet providentiel de remettre le judaïsme dans la voie où il doit accomplir sa mission... Israël est

1. Renan, Histoire d'Israël, V, pp. 422-423 (Paris, Lévy, 1891) : « Après des siècles de luttes entretenues, par les rivalités nationales, l'humanité s'organisera pacifiquement... Avec d'inévitables réserves, le programme juif sera accompli. »

2. George Eliot, Daniel Deronda, II, pp. 125-129 ; trad. Ernest David (Paris, Lévy, 1881) : réflexions de Mordecai : « N'y aura-t-il donc parmi nous ni prophète ni poète capable de faire comprendre à l'Europe chrétienne le honteux déshonneur de la lutte des chrétiens?... L'héritage d'Israël bat dans le cœur de millions d'êtres... Que la torche de la communauté s'allume!... Réclamons la fraternité de notre peuple, et portons-y une nouvelle fraternité avec les nations des Gentils... Une nouvelle Judée, équilibrée entre l'Orient et l'Occident, sera une convention de réconciliation. »

3. Erckmann-Chatrian, l'Ami Fritz, en particulier pp. 214-215 (Paris, Hachette, 1864).

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