LA CAMPAGNE ANTIMILITARISTE
qu'en 1889, avant de s'être aperçu que le sac est bien dur pour des épaules d' « intellectuels », on a victorieusement fait le possible pour qu'il lut mis sur celles des curés.
Et, comme il est assez malaisé de faire admettre par des auditeurs populaires que leurs pères, leurs frères, leurs fils, et eux-mêmes par surcroît, tous sortis de la caserne ou destinés à la caserne, sont et seront des brutes, qui, une fois galonnées, se changent en monstres, nos conférenciers « intellectuels », après tâtonnement, cultiveront de préférence les arguments politiques. De doctes professeurs de nos Universités, M. Basch, M. Durkheim, leur viendront en aide, avec toute l'énergie de leur messianisme, pour expliquer que « les deux termes de démocratie et de militarisme sont logiquement antagonistes1 » et qu'il y a une contradiction intime entre les droits au libre examen et la servitude intellectuelle qu'incarne le pouvoir militaire 2. Nous indiquons sans réfuter : M. Brunetière, naguère, a dit à cette poignée d'« intellectuels » le mot qu'ils mé-
1. Enquête de Y Humanité nouvelle, p. 13. — Cf. Laveleye, le Gouvernement dans la démocratie,!, p. 275 (Paris, Alcan, 1889) : « Une démocratie qui entretient une grande armée permanente n'est jamais sûre de l'avenir. » — Cf. Enquête de l'Humanité nouvelle (p. 73) : opinion analogue de M. Meillet, maitre de conférences à l'Ecole des Hautes-Etudes. — Au contraire (Id-, p. 59), M. Gerville-Réache explique : « La France n'a pas à craindre le militarisme ; elle a résolu en fait le problème de la coexistence d'une grande démocratie et d'une grande armée. »
2. Enquête deY Humanité nouvelle, p. 51. — AussiM. Durkheim, professeur àl'Universitéde Bordeaux, déplore-t-il que les souvenirs de 1870 etledésir de venger la défaite aient amené la France à « vouer à son armée, instrument nécessaire de la revanche, un culte vraiment superstitieux", et que l'armée soit «devenue quelque chose d'intangible et de sacré ». — Mme Elisabeth Renaud {Enquête, p. 100) est d'accord avec M. Durkheim pour estimer que «le militarisme, c'est l'effacement, dans la plus large mesure» de ce qui nous sépare de la brute, de la faculté de penser».
ritaient1. Mais ce qu'il y a d'éminemment paradoxal et — pourquoi ne pas le dire? — de sophistique, c'est de s'emparer du mot de « démocratie» et de le faire vibrer comme on claque un fouet, pour venger certaines susceptibilités et certaines souffrances de caserne provenant précisément, chez nos « intellectuels », d'un dégoût inné de la démocratie.
Cependant, toutes les comédies ont une fin, même celles que joue l'égoïsme; et les propagandistes de ces doctrines nouvelles se hâtent de faire appel à l'égoïsme populaire, ce qui est plus logique, plus franc et plus décisif2. « L'argument de l'intérêt matériel, dit en fin de compte M.Gaston Moch, est le plus efficace qu'on puisse employer. Tous les peuples sont pacifiques et tous se ruinent en armements, non certes par plaisir, mais parce que des gens sont intéressés à leur faire croire que les autres peuples sont belliqueux. Quand ils sauront le contraire, — et il ne saurait être si difficile de faire luire la vérité — les armes tomberont d'elles-mêmes, et les chauvins porteront moins beau3, >. M. Hamori creuse l'argument: cDe nos jours, remarque-t-il, le conquérant — j'entends en Europe et en Amérique — ne peut plus réduire en esclavage les vaincus, déposséder les conquis de leur personnelle propriété, les
1. Après le procès, réponse à quelques intellectuels (Paris, Perrin, 1899). — Voir, dans la Revue socialiste (1899, I, pp. 479 et suiv.), l'article de M. Cagniard intitulé : les Intellectuels et l'Affaire.
2. C'est ce que sent et ce que craint M. Georges Renard lorsqu'il oppose à l'idée d'une grève de soldats non seulement l'intérêt vital de la patrie, mais la crainte qu'une telle grève ne seconde les instincts égoïstes (Lettres aux militaires, 1896, pp. 5 et suiv.).